{"id":15421,"date":"2024-04-10T08:00:00","date_gmt":"2024-04-10T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/?p=15421"},"modified":"2024-04-26T12:29:59","modified_gmt":"2024-04-26T10:29:59","slug":"concours-decriture-recyclivre-les-resultats","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/actualites\/concours-decriture-recyclivre-les-resultats\/","title":{"rendered":"Concours d&rsquo;\u00e9criture Recyclivre : les r\u00e9sultats !"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du 21 f\u00e9vrier au 17 mars 2024, nous avons organis\u00e9 notre tout premier <strong><a href=\"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/actualite-recyclivre\/participez-au-concours-decriture-recyclivre\/\">concours d&rsquo;\u00e9criture<\/a><\/strong>, et nous pouvons dire que nous sommes ravis de l&rsquo;engouement suscit\u00e9. En effet, <strong>vous \u00eates 250 \u00e0 nous avoir envoy\u00e9 vos textes<\/strong> sur la th\u00e9matique du souvenir : <strong>bravo et merci<\/strong> \u00e0 tous les participants !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/actualite-recyclivre\/participez-au-concours-decriture-recyclivre\/\">Notre jury<\/a> comptait 6 collaborateurs Recyclivre : Agn\u00e8s, Anthony, H\u00e9lios, Mathilde, Victor et Vincent. Nous avons toutes et tous <strong>laisser parler nos sensibilit\u00e9s<\/strong> pour \u00e9lire les textes que nous pr\u00e9f\u00e9rions, suscitant parfois le d\u00e9bat.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le grand gagnant<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un texte s&rsquo;est d\u00e9marqu\u00e9, remportant <strong>4 coups de c\u0153ur du jury<\/strong> et choisi <strong>vainqueur \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9<\/strong> : \u00ab\u00a0Le fou et la fl\u00fbte\u00a0\u00bb, de Julien Baudot. Nous vous proposons de le d\u00e9couvrir ci-apr\u00e8s : <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><br><strong>Le fou et la fl\u00fbte<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La chaleur suffocante me r\u00e9veille au c\u0153ur de la nuit. Sur la terrasse, je peux me laisser envelopper par une relative ti\u00e9deur. Les bombes tombent sur Beyrouth et soufflent un vent charg\u00e9 de poussi\u00e8re et d\u2019amertume.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis n\u00e9 au Liban et j\u2019ai grandi en pensant fuir les guerres, naviguant de quartiers en quartiers, de Beyrouth \u00e0 Damas, dans un sens puis dans l\u2019autre, toujours rattrap\u00e9. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 connu plusieurs vies et, gr\u00e2ce \u00e0 elles, j\u2019ai su d\u00e9velopper des pouvoirs exceptionnels. Lorsque j\u2019\u00e9tais souffleur de verre, je pouvais br\u00fbler mes yeux dans le four incandescent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils se transforment en cristaux. Alors j\u2019\u00e9tais aveugle et je n\u2019avais plus \u00e0 supporter de voir les horreurs qui d\u00e9truisaient ce que j\u2019aimais. Lorsque j\u2019\u00e9tais carrossier, je pouvais amplifier le bruit du m\u00e9tal qui se fend jusqu\u2019\u00e0 ce que le sifflement me rende sourd. Alors je n\u2019entendais plus les cris de lamentations et le fracas des bombes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai quarante ans et j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de devenir fou. Seule solution pour pouvoir continuer \u00e0 \u00e9prouver de la nostalgie. Si je ne suis pas fou alors ce sont les autres qui le sont, mais cela est trop douloureux car les autres sont trop nombreux. C\u2019est effrayant de penser que le monde que l\u2019on conna\u00eet est devenu d\u00e9ment, capable de s\u2019infliger ces absurdes souffrances. Un monde sans nostalgie est un monde qui se meurt, peupl\u00e9 d\u2019une myriade d\u2019\u00eatres qui perdent leur humanit\u00e9. Mieux vaut que je sois le seul fou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe une ville qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite, j\u2019ai appris \u00e0 la conna\u00eetre gr\u00e2ce aux po\u00e8mes ancestraux. On en parle comme du paradis mais la ville, le pays et le peuple, tout cela n\u2019existe plus. Ne reste que les r\u00eaves ou le cauchemar. Ce que je sais c\u2019est que j\u2019ai trouv\u00e9 cette fl\u00fbte, objet fragile en bois clair. Alors pour retrouver le son du r\u00eave, je pars sur les routes du pass\u00e9 \u00e0 la recherche de la voix qui ne chante plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A nouveau je me r\u00e9veille (ou je m\u2019endors, je ne sais plus exactement) avec la fl\u00fbte pour seul bagage. J\u2019attends depuis quelques minutes dans le vacarme de la gare routi\u00e8re, que la bagnole verte se remplisse. Tout le monde veut aller \u00e0 Damas alors \u00e7a y est, on part, laissant derri\u00e8re nous les bombes, la folie et la torpeur, pour se r\u00e9fugier dans la tranquillit\u00e9 et la fra\u00eecheur de la cit\u00e9 damasc\u00e8ne. Je commence \u00e0 me rendormir quand les informations inutiles s\u2019\u00e9clipsent pour la diva. Le haut-parleur crache un gr\u00e9sillement ; la fl\u00fbte en bois se met \u00e0 siffler une m\u00e9lodie qui r\u00e9veille les c\u0153urs. Un violon entame la m\u00e9lodie que l\u2019on \u00e9coute dans un silence d\u00e9vot, puis un autre lui r\u00e9pond et nous fait sourire. L\u2019orchestre s\u2019emballe et viennent les tambourins qui frappent le rythme et appellent la chanteuse ; elle p\u00e9n\u00e8tre sur sc\u00e8ne. Les applaudissements retentissent dans le gr\u00e9sillement de l\u2019enregistrement. J\u2019attends toujours ce moment car je l\u2019imagine appara\u00eetre dans sa longue robe blanche, coiff\u00e9e de sa couronne scintillante et ses cheveux bruns, se dirigeant lentement vers le micro avec son regard noir soulign\u00e9 de kh\u00f4l port\u00e9 sur le public. D\u2019elle \u00e9mane un air triste, mais elle se tient droite, fi\u00e8re ; cela nous rassure toujours. L\u2019air est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 encore une fois tandis que se joint l\u2019oud \u00e0 la m\u00e9lodie, la salle est transie de d\u00e9sir. Et sa voix, enfin, qui nous d\u00e9livre. Elle fuit, monte au ciel comme un oiseau fragile jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre avec magie, repart conqu\u00e9rante, tant\u00f4t cristalline tant\u00f4t cuivr\u00e9e, toujours envo\u00fbtante. Les ch\u0153urs surgissent derri\u00e8re la diva par moment et offrent de nous rappeler \u00e0 quel point elle est unique. Elle semble \u00e9ternelle, si vieille mais toujours si juste et nous savons tous que tant qu\u2019elle chantera, nous vivrons prot\u00e9g\u00e9s. Mais si elle ne chante plus\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si j\u2019ai eu la chance de devenir fou, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 elle. A chacune de mes travers\u00e9es, partout o\u00f9 je suis all\u00e9 pour fuir l\u2019horreur, la voix de Fairouz \u00e9tait sur mon chemin. Plus encore que le feu qui cristallise mes yeux ou le crissement qui obstrue mes oreilles, ses chansons me permettent de voyager dans le monde que je ne voulais pas voir d\u00e9truit. D\u00e8s les premiers vers j\u2019observe dans le regard de mes compagnons de route une profonde douceur. Elle est notre m\u00e8re, elle appartient \u00e0 tous et personne ne veut jamais s\u2019en s\u00e9parer. Elle nous rend meilleurs. En tout cas, moi, elle me pousse \u00e0 le croire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Moins d\u2019une heure plus tard, juste retard\u00e9 par un contr\u00f4le nerveux au poste fronti\u00e8re, la voiture entame la descente de la montagne s\u00e8che. En contrebas on d\u00e9couvre Damas, le paradis sur terre. Les jardins l\u2019entourent aussi loin que le regard peut se porter, dans sa Ghouta verdoyante charg\u00e9e de fruits. Les fleuves la traversent, les oiseux dansent et les arbres chantent. Le soleil cramoisi s\u2019\u00e9crase derri\u00e8re la montagne, l\u00e9chant la ville de ses derniers rayons dor\u00e9s. Quand la lune entre en sc\u00e8ne, le son des \u00e9toiles fait entendre le couplet des tourterelles et les cordes des violons r\u00e9sonnent dans les feuilles des arbres. Le public se presse pour \u00e9couter chanter Fairouz. Les \u00e9clairages s\u2019\u00e9teignent, la fl\u00fbte perce la nuit et nous plonge dans un silence b\u00e9at avant que les violons ne nous fassent tressaillir de plaisir. La lumi\u00e8re \u00e9claire un petit rond sur la sc\u00e8ne. Elle avance dans sa longue robe blanche et scintille comme<br>jamais dans la fra\u00eecheur de la Ghouta. L\u2019astre va chanter une derni\u00e8re fois et l\u2019on peut entendre des milliers de c\u0153urs qui battent lentement, \u00e0 l\u2019unisson, dans l\u2019attente d\u2019\u00eatre d\u00e9livr\u00e9s. Elle ouvre la bouche. Rien ne se passe. Elle tombe dans un fracas. Je sers tr\u00e8s fort ma fl\u00fbte contre mon c\u0153ur d\u00e9chir\u00e9. Sur son visage sans vie sa bouche est ferm\u00e9e ; elle ne chantera plus jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me r\u00e9veille en sueur et court \u00e0 la gare routi\u00e8re de Beyrouth. J\u2019attends nerveusement que le taxi se remplisse. Mais je suis seul depuis d\u00e9j\u00e0 un moment et personne ne semble vouloir venir. Personne ne va \u00e0 Damas. Je me d\u00e9cide \u00e0 payer quatre places et le chauffeur d\u00e9marre.<br>Au poste fronti\u00e8re, le brouillard s\u2019est install\u00e9 et je distingue \u00e0 une centaine de m\u00e8tres de l\u00e0 des dizaines de corps qui passent sous les barbel\u00e9s. Lorsque j\u2019arrive \u00e0 la gare, la ville est grise et les rues vides. Les fleurs ont fan\u00e9, le seul parfum qui flotte est celui de la mort et de la poussi\u00e8re. Je ne perds pas de temps et file directement \u00e0 la Ghouta. Au milieu des ruines, des odeurs de gaz et des corps \u00e9parpill\u00e9s dans le b\u00e9ton \u00e9ventr\u00e9, je vois avancer une ombre. Autour de moi je suis entour\u00e9 par des pr\u00e9sences, des dizaines de fant\u00f4mes. Une fl\u00fbte siffle, puis les violons. Les cadavres applaudissent et tandis que mon corps se vide de mes larmes, elle ouvre la bouche et chante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Julien Baudot<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le mot du jury<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Agn\u00e8s<\/strong> : \u00ab\u00a0Incroyable, tr\u00e8s beau style, c&rsquo;est travaill\u00e9, les mots sont justes et si bien employ\u00e9s, \u00e7a coule tout seul. R\u00e9ussir \u00e0 cr\u00e9er une certaine l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 en parlant d&rsquo;une telle situation, c&rsquo;est incroyable !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vincent <\/strong>: \u00ab\u00a0J&rsquo;ai vraiment appr\u00e9ci\u00e9 le style d&rsquo;\u00e9criture de cette histoire qui m&rsquo;a fait fermer les yeux quelques instants et voir des images fortes.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mathilde<\/strong> : \u00ab\u00a0Un magnifique r\u00e9cit, \u00e9crit dans un style qui nous transporte, et qui laisse de la place \u00e0 l&rsquo;imaginaire. Un vrai coup de c\u0153ur.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deux autres histoires sur le podium<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tant donn\u00e9 le nombre de participations \u00e0 ce concours, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de <strong>constituer un podium<\/strong> de gagnants, et avons \u00e9galement souhait\u00e9 <strong>r\u00e9compenser deux autres textes<\/strong> qui ont particuli\u00e8rement plu au jury. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En <strong>deuxi\u00e8me position<\/strong>, nous vous laissons d\u00e9couvrir <strong>\u00ab\u00a0Un soir de printemps\u00a0\u00bb de Mic<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Notre deuxi\u00e8me place<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Un Soir de printemps<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est assis sur un bout de marche, le dos appuy\u00e9 au chambranle de la porte, les mains dans les poches, les jambes allong\u00e9es, les talons pos\u00e9s sur la terre noire. Nuit sinistre, silencieuse, \u00e9paisse, humide, glac\u00e9e malgr\u00e9 le printemps tout neuf. Pas d&rsquo;\u00e9toiles, pas de vent pour repousser la couche de nuages aussi profonde que la nuit. Il sommeille ou il r\u00eave \u00e9veill\u00e9. Je devine ses yeux \u00e0 demi-clos, noy\u00e9s dans un monde invisible. Silencieux, paisible, il attend. Alors qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien \u00e0 attendre. Plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il \u00e9tait ressorti apr\u00e8s la soupe. \u00c7a lui arrive parfois, quand il commence \u00e0 faire nuit. Il s&rsquo;assoit sur la marche. On l&rsquo;appelle le Vieux. On a oubli\u00e9 son nom, impronon\u00e7able, un nom \u00e0 rallonge, rien que des consonnes. Un \u00e9tranger \u00e9gar\u00e9 dans le monde des hommes avec un nom.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un homme seul mais un homme bon, pas m\u00e9chant. Il ne parle jamais. Il respire sans bruit, il tousse un peu. Il n&rsquo;a que l&rsquo;\u00e2ge de l&rsquo;usure qu&rsquo;il supporte sans bruit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Assis sur la marche en bois, il attend, comme chaque jour et chaque nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il \u00e9tait arriv\u00e9 un matin, discr\u00e8tement. La porte s&rsquo;est ouverte. Il est rest\u00e9 un moment sur le pas. Une petite silhouette dans la lumi\u00e8re grise. On lui a montr\u00e9 une paillasse disponible sur un ch\u00e2lit du dessous. Il n&rsquo;a rien dit. Il s&rsquo;est allong\u00e9, sans un mot. Son regard bleu comme un ciel de printemps a fait le tour de la pi\u00e8ce et de ses occupants. Immobiles, on l&rsquo;a regard\u00e9. Il s&rsquo;est install\u00e9. Sans bagage, ce fut rapide.<br>\u2014 Ton nom ?<br>Il a r\u00e9pondu d&rsquo;une voix sourde. On n&rsquo;a rien compris. Il a refus\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter. Un nom \u00e0 rallonge, rien que des consonnes. On l&rsquo;a appel\u00e9 le Vieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois un sourire. C&rsquo;est surtout moi qui re\u00e7ois ses sourires quand je le croise, quand nous sommes assis face \u00e0 face, aux repas. Je le regarde manger sans jamais se plaindre. Il avale sa soupe, croque un morceau de pain, ramasse les miettes sur le bois de la table, les glisse dans sa main et les jette dans sa bouche. Puis il va se planter devant le carreau de la petite fen\u00eatre. Il semble regarder quelque chose qu&rsquo;on ne peut pas voir, qui n&rsquo;appartient qu&rsquo;\u00e0 lui. Ses longs bras pendent le long de son corps \u00e9puis\u00e9, arrondi par le temps et la vie. Parfois, il mets les mains dans ses poches. Il en sort un chiffon de mouchoir pour essuyer sa bouche. Il ne parle pas. Il ne semble pas malheureux. Il ne se plaint jamais. Il n&rsquo;est ni triste ni gai. Il se contente de son monde \u00e0 lui, ignorant le n\u00f4tre. On le laisse. Il fait ce qu&rsquo;on lui demande de faire, le fait bien et \u00e7a lui suffit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&rsquo;o\u00f9 vient-il ? On l&rsquo;ignore. Il ne r\u00e9pond pas aux questions. Il est trop vieux pour tenir le coup. C&rsquo;est dur, ici. On le plaint et on le respecte. C&rsquo;est tout. Inutile de se soucier de sa sant\u00e9. On lui demande s&rsquo;il va bien, il regarde celui qui s&rsquo;inqui\u00e8te, un semblant de sourire sur ses l\u00e8vres blanches, un petit hochement de la t\u00eate, et il retourne dans sa vision. A-t-il compris la question ? Quel \u00e2ge ? Quel pays ? Peu importe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il me fait piti\u00e9. La piti\u00e9 n&rsquo;est pas l&rsquo;essentiel de notre petit monde. Pourtant, je crois qu&rsquo;il s&rsquo;int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement \u00e0 moi. Peut-\u00eatre parce que je suis le plus jeune. Vingt-et-un printemps. Il me regarde parfois et je crois deviner un peu de tendresse. Qui sait ? Je l&rsquo;aime bien, je voudrais l&rsquo;aider, ne pas le laisser dans sa solitude, dans son silence. On ne peut rien pour lui. Alors, on le laisse vivre sa vie, le peu qui lui reste de sa vie. Le peu de temps qu&rsquo;il devra encore la supporter. Une dur\u00e9e ind\u00e9finie. On compte des jours qui auront une fin, lui ne vit pas le temps, il est hors du temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un soir de d\u00e9tresse, je restais assis sur le bord de ma paillasse. Je la voyais comme une tombe. Ma tombe. Je refusais de m&rsquo;allonger. Le noir n&rsquo;effraie pas que les enfants. Le vide terrorise l&rsquo;\u00e2me. J&rsquo;attendais le matin pour oublier la nuit. J&rsquo;ai failli crier : une main s&rsquo;\u00e9tait pos\u00e9e sur mon \u00e9paule. Une main douce et ferme. Une minute sans fin. Le Vieux. J&rsquo;ai reconnu son odeur \u00e2cre. Il est reparti, invisible, sans bruit. Sait-on s&rsquo;il lui arrive de dormir ? Comment avait-il senti ma mis\u00e8re, os\u00e9 traverser l&rsquo;\u00e9paisseur obscure ? Je me suis allong\u00e9, apais\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce soir, je suis venu m&rsquo;asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, sur la planche r\u00e2peuse qui sert de marche. Une nuit sans horizon. Tout est noir. Le ciel de printemps dort, lui aussi. Il fait froid pourtant je suis bien. Je l&rsquo;aime, ce vieux, mais se soucie-t-il d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9. Pour moi, il est comme un ma\u00eetre dont l&rsquo;\u00e2ge a peu \u00e0 peu b\u00e2ti la sagesse, dont les mots sont inutiles parce qu&rsquo;il porte en lui ce qu&rsquo;on cherche tous sans trop savoir de quoi il s&rsquo;agit. Je n&rsquo;ai pas les mots qui sont dans la t\u00eate du ma\u00eetre. J&rsquo;aimerais tant qu&rsquo;il parle. Qu&rsquo;il me parle. Je sais bien que je me fais des histoires, qu&rsquo;il n&rsquo;est rien de plus qu&rsquo;un vieux bonhomme ratatin\u00e9, oubli\u00e9 du monde qu&rsquo;il oublie. Je voudrais qu&rsquo;il me regarde un instant. M\u00eame dans cette nuit d&rsquo;encre je verrais le ciel de ses yeux morts. Un regard sans limite de temps. Un regard d&rsquo;amiti\u00e9. L&rsquo;amour manque<br>tellement ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques secondes de lune m&rsquo;offrent son profil. Il dort, la bouche entr&rsquo;ouverte, les yeux mi-clos le bleu c\u00e9leste masqu\u00e9 par les paupi\u00e8res. Je me l\u00e8ve, m&rsquo;agenouille face \u00e0 lui. Un besoin de le voir de pr\u00e8s pendant son sommeil et qu&rsquo;il me dise ce qu&rsquo;il sait du monde. Juste quelques mots qui rassurent. Je le regarde dormir, silencieusement. Je m&rsquo;approche de son visage. Des vagues de rides. Il est beau. Il est beau\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des pas lourds et lents derri\u00e8re moi. J&rsquo;entends le hal\u00e8tement du chien. L&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 d&rsquo;une canne vient s&rsquo;appuyer sur l&rsquo;\u00e9paule du vieux. Sa t\u00eate s&rsquo;effondre sur sa poitrine, son corps s&rsquo;incline vers moi. Mes mains le retiennent. Il reste pench\u00e9. Il ne bouge plus.<br>\u2014 Er ist tot !<br>Un coup de canne sur ma t\u00eate.<br>\u2014 Gamin, coucher ! Schnell !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La main du vieux est sortie de sa poche. Ses doigts se desserrent. Je devine un morceau de papier. Je le prends du bout des doigts, comme une relique. C&rsquo;est une petite photo chiffonn\u00e9e, un visage \u00e0 moiti\u00e9 effac\u00e9. Le portrait d&rsquo;une femme aux cheveux longs. On ne distingue plus son \u00e2ge. La lune dispara\u00eet, d\u00e9sormais inutile. Je redresse ce corps lourd de mort et l&rsquo;appuie sur le chambranle. Les paupi\u00e8res se sont baiss\u00e9es d&rsquo;elles-m\u00eames. Je sens, je devine un sourire. Il m&rsquo;a l\u00e9gu\u00e9 son talisman\u2026 Je pose ma main sur son \u00e9paule. L&rsquo;officier s&rsquo;est \u00e9loign\u00e9.<br>\u2014 Schnell ! Gamin ! Coucher !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je rentre dans la baraque. Je traverse le noir opaque de la prison des vaincus. Tout le monde dort ou fait semblant. \u00c0 t\u00e2tons, jusqu&rsquo;\u00e0 ma couche, je murmure :<br>\u2014 Le Vieux est mort\u2026 Le Vieux est mort\u2026<br>\u2026 et je pleure pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps.<br>Un chien aboie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mic<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le mot du jury<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>H\u00e9lios<\/strong> : \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9criture est fine, et un texte aussi court arrive a nous captiver rapidement. Il reste suffisamment vague pour laisser notre imagination et interpr\u00e9tation prendre le relais.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Victor<\/strong> : \u00ab\u00a0Admirable r\u00e9cit d&rsquo;une rencontre pas comme les autres, o\u00f9 l&rsquo;imagination nous fait entrer en contact avec l&rsquo;auteur.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour la <strong>troisi\u00e8me place<\/strong> de notre concours d&rsquo;\u00e9criture, voici <strong>\u00ab\u00a0Christelle &#8211; parloir\u00a0\u00bb de Michel Pattin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Notre troisi\u00e8me place<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Christelle \u2013 parloir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Retour en train. Dernier TER de la journ\u00e9e, bond\u00e9 comme d\u2019habitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ma rame quatre personnes viennent apparemment de quitter le parloir de la maison d\u2019arr\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elles ne se connaissaient pas avant semble-t-il. Elles parlent fort, on entend tout de leurs conversations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019une des femmes du petit groupe \u00e9voque l\u2019anniversaire de son fils enferm\u00e9, \u00e2g\u00e9 de seize ans, il en aura dix-sept dans seize jours dit-elle. Il s\u2019y fait \u00e0 la prison. Elle avait peur qu\u2019il soit viol\u00e9. Lui \u00e9galement, il en avait peur mais il s\u2019est fait des copains et puis son oncle lui avait dit que \u00e7a irait, il en a fait aussi, de la prison. <em>Mais bon on sait jamais<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une femme assise dans la rang\u00e9e qui jouxte la mienne l\u00e8ve les yeux de son bouquin, un Gallimard, collection NRF. Je la vois r\u00e9guli\u00e8rement, je crois qu\u2019elle travaille sur le campus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle aussi les \u00e9coute. Nous nous regardons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e8re appelle chez elle pour pr\u00e9venir de son retard, le train n\u2019est pas parti \u00e0 l\u2019heure<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00e0 cause des gr\u00e8ves. \u00c7a l\u2019agace mais un des membres du groupe explique que la gr\u00e8ve c\u2019est pas contre elle et qu\u2019il faut bien d\u00e9fendre son beefsteak. Elle r\u00e9pond que \u00e7a lui fait une belle jambe et que son beefsteak \u00e0 elle, avant de le d\u00e9fendre il faut d\u00e9j\u00e0 qu\u2019elle l\u2019ach\u00e8te, et qu\u2019en g\u00e9n\u00e9ral \u00e7a finit par des knackis <em>\u00ab et&nbsp;pas des Herta, hein&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c7a fait rire le groupe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est sa fille qu\u2019elle a eu au bout du fil, \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9 longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle r\u00e9pond \u00e0 la femme qui lui fait face, la plus \u00e2g\u00e9e du groupe, qu\u2019elle en a cinq : une fille et quatre gar\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa fille a refus\u00e9 d\u2019\u00e9plucher les pommes de terre pour le repas du soir. Elle lui a interdit d\u2019aller tra\u00eener avant son retour et lui a dit de faire prendre le bain au petit dernier, dans la bassine devant la chemin\u00e9e parce qu\u2019en haut y a pas de chauffage dans la salle de bain et qu\u2019il tousse d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fille a r\u00e2l\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les autres gar\u00e7ons font-ils aussi des b\u00eatises ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9ponse de la m\u00e8re n\u2019est pas verbalis\u00e9e, un geste, sans doute, r\u00e9pond \u00e0 sa voisine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils se sont tous \u00e9chang\u00e9s leur num\u00e9ro au moment o\u00f9 ils rassemblaient leurs affaires apr\u00e8s l\u2019annonce de l\u2019entr\u00e9e en gare. Avant de se quitter, dans leur r\u00e9pertoire, ils entrent le pr\u00e9nom suivi de parloir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle, c\u2019est Christelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le seul homme du groupe n\u2019a pas arr\u00eat\u00e9 de lui faire du gringue tout au long du trajet. Il avait rebondi sur les fameuses saucisses avec un truc graveleux&nbsp;; elle, \u00e7a l\u2019avait fait rire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En descendant du train, sous le crachin froid de ce soir de novembre et dans le cliquetis du lampadaire d\u00e9fectueux du quai, elle ponctue son au revoir d\u2019un <em>\u00ab&nbsp;ben moi, il me reste encore mes patates \u00e0 \u00e9plucher&nbsp;! \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils rient et s\u2019\u00e9parpillent chacun de leur c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je r\u00e9ajuste mon bonnet et me demande ce que je vais me faire \u00e0 manger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Michel Pattin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le mot du jury<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Anthony<\/strong> : \u00ab\u00a0Parce que j&rsquo;ai vu la sc\u00e8ne, que la narration est exacte, les dialogues tr\u00e8s bien retransmis. Moqueur. Un brin de fatalit\u00e9 humaine. Plein de lieux communs \u00e0 ceux, qui, sur de petites distances, voyagent \u00e0 travers les vies des autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du 21 f\u00e9vrier au 17 mars 2024, nous avons organis\u00e9 notre tout premier concours d&rsquo;\u00e9criture,&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/actualites\/concours-decriture-recyclivre-les-resultats\/\"> Read More<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":15422,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,2],"tags":[186,1086,227],"class_list":["post-15421","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite-recyclivre","category-actualites","tag-concours","tag-concours-ecriture","tag-lecture"],"images":{"medium":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/NL_concours_10.04_600x300px-300x150.jpg","large":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/NL_concours_10.04_600x300px.jpg"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15421","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15421"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15421\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15499,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15421\/revisions\/15499"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15422"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15421"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15421"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.recyclivre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15421"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}