Critique Enregistré dans l’urgence d’une étape américaine, et dans la fièvre de la découverte des capacités technologiques d’un studio (le Record Plant de New York), le premier album de Soft Machine est plus important dans son existence même que dans sa musique en propre. On peut, certes, saluer la performance artistique de ces treize pièces, imbriquées les unes dans les autres en une oeuvre complète et protéiforme. Mais les multiples collages, l’indulgence plénière attribuée à chacun des membres du trio dans ses égarements respectifs (et Dieu sait, qu’à l’époque, Mike Ratledge, amoureux des sonorités de ses claviers, Kevin Ayers, surfant sur les bulles de champagne, et Robert Wyatt, jeune chien fou dans un jeu de quilles, sont capables d’égarement), et l’approche systématiquement pervertie d’une pop music de la marge, rendent en effet aujourd’hui passablement délicate une écoute attentive de ce premier effort. Mais The Soft Machine annonce surtout la mort de l’ère du verseau et du psychédélisme mondial, et l’avènement d’une musique progressive, qui démontrera au fil des années et jusque dans de coupables excès, que la pop music peut offrir raffinement, sophistication, et complexité. Le plus grand achèvement artistique de l’entreprise n’a en fait rien à voir avec le concept, ou une quelconque approche intellectuelle, mais réside bien dans la performance de Wyatt au chant. Vocaliste techniquement limité, il fait néanmoins passer tout un nuancier d’émotions dans ses interprétations, et augure de ce qu’il deviendra en solitaire quelques années plus tard : un artiste majeur du XXème siècle. Á noter une pochette originale à complications (des roues dentées et mobiles), et un nu provocant (une jeune femme de dos, dans le dos de laquelle on a fiché une grosse clé, à l’instar d’un jouet mécanique). Parallèlement à un parcours digne dans les classements britanniques, The Soft machine [Volume One] parviendra à une surprenante, même si modeste, 160 ème position dans les charts américains. Christian Larrède - Copyright 2019 Music Story