Critique
Après les prémices d’une carrière française soutenue par le groupe Lo’Jo,
Amassakoul (
Le Voyageur, enregistré à Bamako – Mali – et finalisé à Paris) constitue l’album de l’élan international pour le
groupe touareg à guitares (qui, pour répondre à la chanson de Jacques Higelin, sont vraiment ici des fusils) : après l’Afrique orientale et le sud du Sahara, le monde, après l’influence assumée de noms incontournables comme ceux d’Ali Farka Touré (le blues américain rapporté à la réalité africaine) ou Nusrat Fateh Ali Khan (l’hypnose jusqu’à l’extase), l’apport des flûtes et la prédominance des guitares électrifiées pour de nouvelles couleurs musicales. Et le metteur en scène Martin Scorsese raconte parfaitement cette errance prolifique dans le film
Du Mali au Mississippi.
La précision reste néanmoins nécessaire qu’
Amassakoul n’est pas une œuvre de producteur (pourtant partiellement confiée à Ben Findlay, qui a travaillé avec Peter Gabriel), pervertie par les tripatouillages en studio, et autres adjonctions de machines électroniques. Le vent du désert et le sable abrasif sont toujours d’actualité dans ces onze morceaux, très majoritairement composés par le guitariste, chanteur et flûtiste Ibrahim Ag Alhabib, qui souhaite témoigner, depuis l’Adrar des Iforas, et à l’usage de la planète, du sort réservé à son peuple. Comme en témoignent les différentes mélodies de
« Amassakoul n’Ténéré » (
Voyageur solitaire dans le désert) ou
« Ténéré Dafeo Nikchan » (
Je suis dans le désert près d’un feu), l’usage est bien dans ce disque d’une culture, et d’émotions en propre.
Pourtant, Tinariwen s’éloigne ici de ses influences premières (le blues du delta du Mississippi, séminal, classique, et acoustique) pour éclater au monde comme un grand groupe de rock and roll, maître en riffs ravageurs, et autres soli vibratiles. Et l’on a même droit à quelques notules de rap (
« Arawan »), qui démontrent la profonde actualité de l’inspiration du groupe. La subtilité des voix, bien plus riche que ce que l’on a coutume d’entendre dans le binaire occidental, agit alors comme un appoint, un soubresaut supplémentaire, sur l’échelle de Richter de ces artistes qui sont toujours en lutte, toujours en colère, et ont toujours faim. Et cela (l’insurrection, la révolte, et l’appétit), ce sont vraiment les racines du rock. Grands bonshommes, grand disque.
Christian Larrède - Copyright 2019 Music Story