Critique
Il aura donc suffi au jeune pianiste arménien (il n’est pas âgé de vingt-cinq ans) trois albums en tant que leader et quelques collaborations remarquées (émargeant au sérail jazz, en compagnie d’Eric Legnini, ou jetant des ponts entre différentes cultures, comme le disque enregistré en compagnie du joueur de duduk, Vardan Grigoryan), pour s’imposer comme l’un des talents émergents de la scène internationale. Sans nul doute car le garçon est doué, mais également parce que son jeu, cosmopolite et protéiforme, est ce qu’il a traversé tout du long de ses années d’apprentissage : grandi à l’ombre des chansons diffusées en radio (de Louis Armstrong aux Beatles, en passant par Led Zeppelin, ce qui garantit des oreilles grandes ouvertes sur la curiosité), le jeune arménien a forgé son style grâce à quelques renommés formateurs du jazz classique, avant d’éprouver une passion totale pour la période de jazz-fusion électrique de Miles Davis.
Ce quatrième opus démontre dès les premières mesures que le jazzman a la tête, et bien faite, et bien pleine. Exercice en solo,
A Fable (puisque Hamasyan considère que la musique est avant tout là pour nous raconter des histoires) est en effet constitué de compositions originales, d’airs du folklore arménien, voire de poésies mises en musique, ainsi que d’une reprise tout en nuances et retenue du standard
« Someday My Prince Will Come » (dans un traitement ouvertement aux antipodes de l’univers du jazz).
Tout du long des treize sélections, le musicien met son jeu particulièrement évocateur au service d’un voyage dans le temps et les émotions : une atmosphère de boîte à musique (le Claude Debussy de
Children’s Corner se rappelle à notre bon souvenir) précède le tableau d’un océan protéiforme enserré dans le clavier (
« What The Waves Brought »). Bien vite, les racines – l’Arménie, donc -, mais également, la mélancolie, et pourquoi pas, l’onirisme et le mysticisme s‘imposent avec délicatesse, ou ferveur, comme l’axe central de l’œuvre. Et c’est en parfaite liberté que le pianiste fredonne ici ou là quelques airs sans paroles, en contrepoint des harmonies de son instrument.
Ce n’est pas un moindre paradoxe que Nate Wood, fidèle compagnon mais également batteur, se soit cantonné à un rôle de producteur derrière la vitre du studio, laissant seuls les doigts agiles stimuler l’inventivité du piano acoustique. Et ce n’est pas un moindre pari que prend le jeune artiste d’affronter le solo absolu, épreuve généralement dévolue aux musiciens blanchis sous le harnais. Ses précédents opus nous avaient appris qu’il était doté d’une technique au-dessus de tout reproche et d’un rapprochement de différentes esthétiques passablement culotté. Avec
A Fable, c’est une sensibilité parfaitement maîtrisée qui se fait jour, pierre angulaire d’une œuvre déjà majeure.
Christian Larrède - Copyright 2019 Music Story