Critique
Cet album est certainement le plus important chef-d’œuvre de la rock music qui ait été un échec commercial total, même s’il a enfin été reconnu à sa juste valeur au cours du temps et se vend aujourd’hui plus qu’aucun autre album de la discographie des Kinks : « le flop qui a le mieux marché de tous les temps » (Ray Davies).
Premier album de rock au sujet central écologique (1968 !), son thème rural a été vaguement inspiré à son auteur Ray Davies par la pièce de théâtre
Au bois lacté de Dylan Thomas, qu’il avait entendue à la BBC quand il avait dix ans. L’idée générale est basée sur le titre
« The Village Green Preservation Society », une communauté rurale menacée par un groupe de promoteurs véreux. Son vers final « God save the Village Green » inspira une campagne de publicité aux Etats-Unis dont le slogan fût adopté par les fans des Kinks du monde entier (les « Kinks Kultists ») : « God Save The Kinks ».
C’est une ode à la Nature, au temps passé, et à la joie de vivre malgré les autres. Chaque chanson, l’une après l’autre, différente de la précédente et de la suivante, coule doucement, rehaussée par la voix magnifique au timbre si caractéristique de son auteur. Chaque vers est un délice, tout est à sa place, sans fioritures inutiles, chaque intervention d’un instrument est logique, chaque harmonie surprend et enthousiasme.
« Last Of The Steam Powered Trains » dont le narrateur est une locomotive à vapeur rappelle irrésistiblement le
« Smokestack Lightnin’ » de Howlin’ Wolf et sa coda est un clin d’œil à
« Till The End Of The Day » de ces mêmes Kinks ; Ed Kuepper (The Saints) en donnera une version assez iconoclaste en 1992.
« Big Sky » est aussi l’un des moments forts de cet album intemporel, au texte onirique et faussement insouciant et à la construction complexe, rappelant
« Sunny Afternoon » ; repris par Yo La Tengo en 1986.
Inutile de citer toutes ces vignettes de Ray Davies, sardoniques et désinvoltes, sincères et tristes, comme le merveilleux
« Days » ou
« People Take Pictures Of Each Other » : « les gens se prennent en photo pour se prouver qu’ils existent » ou le sautillant
« Starstruck » et son mellotron. Cordes et instruments à vent sont en effet joués sur un mellotron par Nicky Hopkins et Ray Davies, sauf
« Village Green » qui bénéficie d’un véritable orchestre.
Au contraire de la version stéréo, le mixage de la version mono laissait la voix de Ray Davies au même niveau que l’instrumentation, aussi fallait-il remonter le volume sonore pour mieux distinguer les subtilités des arrangements et la beauté des mélodies. La version 3 CD parue en 2004 contient les versions stéréo et mono de l’album original, quatre versions avec des mixages différents, cinq titres qui n’y figuraient pas (non inédits) et un CD entier de raretés.
Les 19 et 20 juin 2008, lors de concerts au Victoria à Londres, Ray Davies a repris plusieurs chansons de l’album à l’occasion du quarantième anniversaire de sa sortie, accompagné par un groupe et une quarantaine de choristes.
Dans son catalogue de plus de six cents chansons enregistrées par les Kinks, les quinze (douze dans la première version sortie dans quelques pays européens -dont la France chez Vogue- avant l’Angleterre) incluses ici figurent parmi les plus belles de ce génial poète et musicien.
Jean-Noël Ogouz - Copyright 2019 Music Story