Critique
Ce troisième – et ultime – album d’Alice In Chains est le plus sombre et le plus emblématique du groupe, ce qui justifie son titre éponyme. Si
Dirt traitait déjà largement de la drogue, trois ans plus tard, le piège de l’addiction s'est cruellement refermé sur Layne Staley, dont la pâle figure et la voix déchirante sont au centre de ce lugubre album. Jamais, d’ailleurs, il n’avait été aussi présent – non seulement parce que, confiait-il à
Rolling Stone, c’était le seul disque qu’il se rappelait avoir enregistré, mais surtout parce qu’il était l’auteur de la majorité de ces textes (9 sur 12), sombrement introspectifs.
L’ambiance générale d’
Alice In Chains (album aussi nommé
Tripod en raison de la photo, en guise de pochette, du chien à trois pattes de Jerry Cantrell, Sunshine) est étouffante et insane, largement dominée par de lourdes guitares et des rythmes relativement lents. Le titre d’ouverture,
« Grind », donne d’ailleurs le ton, avec un rythme lourd, une guitare glaçante, le chant de Jerry Cantrell que ponctue la voix de Layne Staley, avec un accent maladif effrayant. Pour autant, le refrain, plus lumineux, apporte un contraste qui annonce bien ce que réserve le reste de l’album : une musique ténébreuse, percée parfois seulement de quelques éclaircies.
Dans ce troisième opus, le groupe de Seattle fait la synthèse de ses précédents albums et intègre les guitares acoustiques, avec des ballades dans la continuité du EP
Jar Of Flies (1994). Les plus célèbres, au demeurant superbes, sont celles dont les paroles ont été écrites par Jerry Cantrell (le classique
« Heaven Beside You » et
« Over Now »), qui d’ailleurs les chante ; mais les plus poignantes sont de Layne Staley.
« Shame In You » (l’un des meilleurs morceaux du groupe), à l'insidieuse et pénétrante mélancolie, et
« Frogs », à l’ambiance éthérée et à la basse funèbre, sont parmi les moments les plus intenses de cet album. Ils apportent une nécessaire nuance et allègent un album qui aurait été trop étouffant sans elles.
Car le reste est d’une terrible lourdeur ; les guitares écrasent tout et, parfois, grincent ; le chant, tantôt étouffé, souvent souligné par une légère réverb', évoque une claustration : tout respire la fatalité, la maladie et la morbidité – ce en quoi ce dernier album d’Alice In Chains rappelle celui de Nirvana (
In Utero). Il annonce ce qui ne peut qu’arriver : Layne Staley se laissera prendre aux insurmontables contradictions de l'addiction, entre le sursaut de conscience et l’incapacité à ne plus succomber (« No more time/ Just one more time », in
« Head Creeps »).
Alice In Chains, s’il est l’album le plus emblématique de l’esprit du groupe, de sa carrière, de son propos et de sa musique, n’est néanmoins pas le plus fascinant, surtout parce que certains morceaux semblent traîner en longueur. Reste qu’il contient plusieurs titres magnifiques, principalement les quatre ballades, mais aussi le titre d’ouverture
« Grind », lequel fut d’ailleurs assorti d’un des plus beaux clips de l’époque.
Guillaume Mougel - Copyright 2019 Music Story