Critique
« Lenine prend le monde, le jette dans un chaudron, remue le bouillon et avale le tout » : c’est ce qu’on peut lire dans le Jornal Do Brasil, premier quotidien des classes moyennes et dirigeantes du côté de Rio de Janeiro, et l’approche gourmande (gloutonne ?) résume parfaitement l’aventure musicale de l’un des plus brillants talents du pays. Dans les années 1980, les débuts pétaradants d’Osvaldo Lenine Macedo Pimentel dans la carrière eurent le même effet que les premières vocalises de Caetano Veloso vingt ans auparavant : guitares psychédéliques, suavité de la langue, tambours africains, et langueur d’une pop lorgnant vers la Tamise, revitalisaient la chanson brésilienne, donc la musique du monde. L’héritage du tropicalisme (version brésilienne du rock anglo-saxon) reposait manifestement en de bonnes mains. Depuis, Lenine, star underground et guitariste virtuose, est devenu un mythe dans son pays (et un dieu vivant au Japon), a composé pour Dionne Warwick et un Gilberto Gil pas encore ministre de la culture, chanté aux côtés de Cesaria Evora, et enregistré cinq albums. Le sixième et nouvel épisode des aventures de ce Brésilien éclectique, et drôle de lutin (qui a tenu à une édition vinyle de l’objet), nourri aux riches heures de Led Zeppelin et des déhanchements des jeunes filles du carnaval de Recife, vient à point nommé rappeler quelques vérités essentielles : nous avons besoin du velours de cette langue dansante, de cette musique au confluent de toutes les cultures, de ce
Labiata qui tire son intitulé d’une espèce d’orchidée (doté d’une remarquable capacité d’adaptation, quel que soit le terreau, et la symbolique coule d’elle-même), et Lénine en reste le plus brillant artisan actuel. Ceux qui n’ont voulu voir en lui qu’un démon exotique des machines de studio en seront pour les frais d’une poignée de chansons d’ouverture, où, accompagné d’une mince section rythmique, le chanteur se livre en petit comité au plaisir des harmonies acoustiques. Les adeptes des collisions culturelles goûteront le funk à l’enthousiasme enfantin de «
E Fogo »,
ou l’électrique «
O Céu É Muito », et la guitare au tourneboulis psychédélique de J.R. Tolstoi, producteur et ami de toujours. Lenine chante (avec un sacré coup de main pour les compositions de l’ami de toujours Arnaldo Antunes) les préoccupations écologiques, la fureur des voyages, et les soubresauts de la politique. Puis, finit par revenir à ce qui gîte et agite l’humanité, quelque chose comme l’amour : « Jeune fille/Jambes de pinces/Grande/Corps de lance/Maigre/Yeux de biche/Légère/Toute liège ». Ensuite, on constatera que tout cela ne sont que des mots, bien pauvres face à la douce richesse des mélodies, la mélancolie exprimée des histoires d’amours (qui finissent mal à Rio, aussi), et la douceur consolatrice et chaleureuse du chant. Alors, on remettra le disque, comme un rayon de soleil du quotidien.
Christian Larrède - Copyright 2019 Music Story
Caractéristiques
ISBN :7893251000058
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