Cette exceptionnelle collection de portraits regroupe le
travail de neuf photographes béninois, ayant exercé pour
la plupart au cours des années 1960 et 1970, et ouvre un
chapitre nouveau dans l'histoire de la photographie africaine.
Pour beaucoup, la photographie d'Afrique de l'Ouest se limite
à l'école de Bamako (Mali) dont les maîtres, Seydou Keita et
Malick Sidibé, furent découverts à l'orée des années 1990.
Mais, alors que Keita et Sidibé opéraient essentiellement en
ville, photographiant de jeunes citadins avides de modernité,
au Bénin, des photographes comme Sébastien Méhinto (dit Pigeon)
parcouraient des kilomètres à bicyclette pour aller à la
rencontre de clients dans des villages perdus, développant
parfois leurs images à l'impeccable facture dans des
laboratoires de fortune installés en brousse. Témoignages de
douleurs obscures et d'un mysticisme profond, leurs portraits
permettent de conserver la trace d'un peuple écartelé entre
un passé précolonial et un avenir postcolonial. Ce fut, pour
la majorité des sujets, la première et ultime rencontre avec un
photographe. Entre mariages et communions, couples de fiancés
et parents emplis de fierté, s'intercalent d'étonnantes images
de revenants et de sorciers, de prêtres et prêtresses vaudous,
de voleurs et d'assassins, de prostituées et de souteneurs, et
une saisissante série de portraits de défunts sur leur lit de
mort. Car dans la république populaire du Bénin (ex-royaume du
Dahomey) des années 1960 et 1970, la photographie jouait
un rôle du vivant des personnes, mais aussi à leur disparition.
Il existe dans de nombreuses cultures africaines une croyance
répandue doublée d'une peur, selon laquelle l'âme du sujet
lui survit, emprisonnée dans son portrait. Au Bénin, carrefour
des traditions spirituelles du catholicisme et du vaudou
(ce dernier, désormais religion officielle, y est né), la
photographie a conquis une place singulière dans les rituels
mortuaires. L'héritage catholique et colonial du portrait
funéraire, conjugué à l'idée profondément ancrée que la
photographie retient l'esprit du défunt, est ainsi à l'origine
de certaines de ces images qui jettent un pont entre les
vivants et les morts.