2 juin 2026 - Avis rédigé par Yves D.
Dans un réel devenu fou, ... l'ultime bastion de la sagesse
Ce roman est un cri de désespoir dont l’écho résonne longtemps après ! Les fables sont faites pour durer ; ce qu’elles révèlent de notre monde humain, elles vont le chercher dans le dur. La fable de Sony Labou Tansi, écrite il y a un demi-siècle, nous parle de la violence qui préside à la pratique du pouvoir. L’auteur nous raconte, dans le contexte africain de l’après-colonisation, une histoire dont le cocasse, le loufoque et le burlesque charpentent le récit. Pourtant, dans cette folie, tout est vrai : la cruauté des autocrates, ces « guides » autoproclamés, le cynisme des « puissances étrangères qui fournissaient les guides », la brutalité des forces de coercition, la propagande et ses hypocrites formulations, le grotesque des slogans, …
Sony Labou Tansi ne nous épargne rien des supplices infligés aux opposants, mais il transcende cette réalité sanglante par un style ébouriffant, avec des formules qui percutent et des mots détournés qui donnent à cette farce une dimension métaphysique : « le lit excellentiel », « les tropicalités de Son Excellence », …
Et si la description des tortures peut offusquer, la soupape de l’ironie fonctionne, laissant la nausée fuiter en éclats de rire : « Mais tout le monde avait perdu la coutume de croire. On écoutait la radio pour le bruit que ça faisait. Tout le monde savait par cœur où était né le Guide providentiel, quand, de qui, comment et pourquoi … »
L’histoire s’articule autour de trois personnages génériques qui survivent au temps qui passe, aux meurtres dont ils sont les victimes, aux générations qui se succèdent. Il y a le tyran sanguinaire ; il y a Martial, l’opposant supplicié qui hante le tyran ; il y a Chaïdana, la fille de l’opposant, guerrière invincible, en arme contre le tyran, qui le poursuivra des tourments qu’elle inflige à sa cour, forte de son amour filial, de son intelligence, de son imagination et de sa beauté.
Le tyran tyrannise ; Martial, le martyr, s’insinue dans la conscience du tyran : « … cesse d’être tropical, Martial » ; Chaïdana, la fille, porte ses coups, aussi efficaces qu’imprévisibles.
Mais si l’Afrique est au cœur du récit, marquée par un siècle de violences subies, où s’exerce encore l’influence des anciennes puissances coloniales, ce que l’auteur dessine est bien le schéma universel d’un pouvoir délirant.
Sony Labou Tansy invente une forme littéraire d’une ahurissante originalité pour exprimer son accablement devant le spectacle de la déraison absolue, dont il finira lui-même par être la victime. Mais grâce à la force de sa création, il transcende la réalité et nous offre ce que seule la littérature sait faire : en peignant les ténèbres de la démence meurtrière, il perce le jour d’un autre monde possible, contribuant ainsi à ce qu’il advienne. En ce sens, aujourd’hui, à l’été 2025, si ce livre est d’une inquiétante actualité, quand le délire s’empare de ceux qui prétendent diriger les humains, provoquant la guerre, attisant les haines, désignant des boucs émissaires, donnant du sérieux à des bouffonneries, plongeant dans la sidération le camp de la raison, il se fait, par le regard aiguisé qu’il porte sur cette psychose destructrice, l’instrument d’une étincelle d’espoir.
Ce roman de Sony Labou Tansi, en révélant le monde sous la forme d’une fable grotesque, s’émancipe d’un réel devenu fou, et devient, dans la pensée universelle, l’ultime bastion de la sagesse.