Le journal que tenait Kleist et qu'il appelait Histoire de mon âme ayant disparu sans doute à jamais, c'est dans sa Correspondance qu'il faut aller chercher ce que cet homme qui se disait " inexprimable " a su tenter de livrer directement de lui-même. Kleist, en qui chacun reconnaît aujourd'hui, avec Marthe Robert, le " vrai poète tragique de l'Allemagne ", resta tout à fait incompris de ses contemporains. Rejeté par Goethe avec la brutalité meurtrière que l'on sait (Armel Guerne parle à ce propos de l' " affreux savoir-faire " et de la " prudence mondaine " du grand homme) alors que Kleist lui soumettait sa Penthésilée dans les termes d'une humilité devenue fameuse (" je mets mon cœur à genoux devant vous " - lettre du 24-01-1808), il ne fut jamais accepté par les Romantiques eux-mêmes qu'avec réticence, gêne ou embarras. Il faudra attendre Nietzsche pour que la " singularité " encombrante de Kleist soit reconnue pour ce qu'elle est : la sublime " impossibilité de vivre " une existence privée d'absolu. Et Nietzsche cite la lecture de Kant qui l'a réduit au désespoir, lui retirant tout but - une existence condamnée au relatif devenant l' " incurable " même. Cette Correspondance comprend quelques deux cents lettres échelonnées sur dix-huit années. Un grand nombre d'entre elles sont adressées à Wilhelmine, la fiancé que, tout comme Kafka un siècle plus tard, il veut modeler à son image, à laquelle il imposera des fiançailles interminables et que, finalement, il n'épousera pas, pas plus que Kafka n'aura le courage d'épouser Felice. Un grand nombre encore sont adressées à sa demi-sœur Ulrike, qui se ruinera pour lui, sa protectrice et son juge, qui ne se mariera jamais et qui, devenue folle, s'accusera d'avoir conduit son frère à la mort. La Correspondance s'achève sur les litanies de la mort et les lettres d'adieu - notamment à Marie von Kleist, avec laquelle il aurait voulu mourir - lorsqu'il se suicide avec Henriette Vogel sur les bords du lac de Wannsee.