Roman de la misère du monde, prosaïsme de la vie ordinaire, dénonciation
de la violence faite aux êtres et aux choses, autofiction - la littérature
contemporaine se veut manifestes, ou presque. D'aucuns y voient un
âge nouveau.
Pour comprendre quand tout a commencé, Philippe Roussin a préféré
la perspective à la saisie du détail, la pesée globale à l'anatomie d'une
oeuvre singulière. Il lui a paru que Céline offrait un parapet, du fait de son
statut exorbitant, d'où embrasser le paysage littéraire contemporain. On
ne trouvera pas ici une analyse des romans et écrits de Louis-Ferdinand
Destouches, mais, à partir de Céline, l'étude du basculement qui fit que la
littérature décida d'avoir pour objet celui même du politique en régime
démocratique : la vie ordinaire et ses énigmes, le monde commun et le
conflit de ses valeurs en partage. Entre médecine et littérature, entre
prose et poésie, entre poétique et rhétorique, la chose se fit par la négation
de la figure de l'écrivain campé hors du monde, par le refus du Grand
Homme de Lettres confiné à une langue écrite, par l'irruption, en littérature,
de la langue parlée, par le pamphlet en lieu et place du récit.
Le rejet de la Rhétorique - des fleurs de la langue romanesque et de
ses conventions -, la dénonciation de la misère de la littérature se firent
au profit du recours à la transparence de la communauté des êtres - ce
qu'il est convenu d'appeler, depuis 1793, la Terreur. Chemin faisant,
c'est tout un pan du fait littéraire en France qui est éclairé - de Zola aux
années soixante du siècle dernier.
Aujourd'hui, on songerait plutôt à caractériser l'époque par la misère
de l'Histoire et la Terreur d'une littérature attachée à dire l'opacité d'un
monde sans perspectives, où l'individu s'englue dans son isolement.
Inversion de la vision, accordons-le, mais la question demeure de mesurer
ce qui, de Céline à aujourd'hui, s'est joué dans la littérature française.