La vie est un flux qui découle avec continuité, mais jonché d’étincelles. J’ai tenté ailleurs de raconter ce continu de la vie, ou plutôt cet intemporel qui se déploie dans le temps selon le mystère auquel je n'ai jamais cessé de réfléchir. Mais en ce livre, ce sont plutôt des instants, des instantanés : les étincelles, extraits presque tous inédits d’un interminable journal, commencé en 1916, et auquel j'ai été toujours fidèle. « Donne un miroir à ta vie ». Ce conseil de Lamartine m’avait excité. Comment ai-je extrait ces fragments en 1975 ? Certes, en fonction du moment présent, et plus encore de ce que j’imagine de l’avenir humain. J’ai recueilli les rencontres, les visages, les lieux, les émotions, qui m'ont paru chargés de sens et pour ainsi dire prémonitoires. J’ai retenu aussi parfois des documents assez secrets qui pourront aider un historien pour rétablir sur certains événements, comme 1940, la vérité vraie souvent recouverte par la légende. Puis, comme ce livre constituera le cinquième tome de mes oeuvres complètes publiées dans la Bibliothèque européenne, j’ai pensé qu’il serait une clé intime de ma « philosophie » et que j’éclairerai l’abstrait par le concret, l’idée par l’expérience intime. Lecteur, ne lis pas ceci d’une traite et selon l’ordre du temps. Mais ouvre-le n’importe où, accroche-toi à un point qui t’intéresse, et pirouette tout autour ! A la différence de plusieurs diairistes qui s'étendent indéfiniment, et se répètent totalement, j'ai appliqué la maxime: il est nécessaire de ne pas dire tout ce qu’il n’est pas nécessaire de dire ; /'ai tenté de diversifier les perspectives, les personnages, les époques ; enfin je me suis servi du passé comme d’un télescope orienté vers l’avenir mystérieux. 1940, 1944, la défaite, la libération ; 1960, le Concile... sont ici moins des souvenirs du passé que des images brouillées, énigmatiques d’un temps inaccompli.