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L'Exil de James Joyce ou l'art du remplacement

Hélène Cixous
  • 01/01/1985
  • Grasset
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Couverture de L'Exil de James Joyce ou l'art du remplacement par Hélène Cixous

Résumé

Joyce a fait de son oeuvre le double de sa vie, comme il faisait de sa vie la répétition de son oeuvre : le réel tendait à se déplacer du côté du livre. C'est pourquoi l'oeuvre dépasse les possibilités ordinaires de l'écriture. Penser sa vie " écrite " plutôt que vécue et, inversement, s'enfoncer dans l'écriture comme dans un temps personnel, faire de l'évolution d'un art sa propre histoire, tel fut le dessein de Joyce, passé l'enfance. Par la continuité du livre au moi, du moi au livre, l'art de Joyce participe de l'essence du jeu. Absent du livre en sa personne réelle, Joyce est cependant présent par le biais de divers remplaçants, petits ou grands, hommes ou femmes. Il se regarde vivre et, en même temps, s'imagine en train de se regarder vivre ; il introduit un voyeurisme au-delà du regard, et au-delà de l'instant un futur qui fait du présent un passé. Il est dedans et dehors. Sa création, conçue comme rivale de celle de Dieu, lui tient lieu de patrie, de temps, d'antre, et, cependant, c'est dans l'écriture que Joyce perpétue son exil. " Exilé volontaire ", telle est la définition de l'artiste par lui-même, définition qui fonde les antagonismes créateurs ; hérétique, paria, fils prodigue, c'est contre l'Église, la famille, la patrie, que Joyce dresse ses substituts, Stephen Dédalus, Léopold Bloom, Richard Rowan, Shakespeare, ou la trinité complexe de Finnegans Wake en laquelle Joyce est père, fils, frère et antifrère. " Je suis un produit de cette race, de ce pays, de cette vie ", dit Dédalus, projection ironique de Joyce jeune homme. L'artiste est en effet le produit négateur de ces trois puissances dangereuses. Il l'est si essentiellement que son existence dépend de sa conscience d'expulsion, de culpabilité ou de défi : c'est pourquoi l'artiste se maintient en état de séparation volontaire ; la séparation en effet est source de création, comme le péché originel est une " felix culpa " qui promet la rédemption. Les " erreurs du génie sont volontaires ", ses malheurs sont nécessaires, il lui faut être l'éternel accusé, le mal venu, le mal-aimé. Loin de l'Irlande, hors de l'Église et de la famille, Joyce s'empresse de récupérer ses trois menaces vitales sous la forme de figures de remplacement, ou d'un système de correspondances symboliques. Au centre de l'oeuvre, dissimulé, révélé, l'artiste à la recherche de lui-même vit dans le temps successif de l'écriture, observé par l'artiste Joyce assis dans l'espace de la mémoire, et qui feint l'indifférence. Cette thèse, magistrale, est la première grande tentative entreprise, en France, pour mettre en clair l'oeuvre, l'art et la personne de James Joyce.

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