La matinée s'achève. Derrière les vitres, un timide soleil
d'automne joue dans les feuilles du marronnier de la cour
de récréation. De ce côté-ci du monde, le stylo du professeur
frôle des noms sur la liste d'appel et s'arrête, comme
suspendu. Un nom retentit. Le vôtre. Vous allez vous lever
et réciter... Les chants désespérés sont les chants les plus beaux...
À moins que ce ne soit un sonnet de Baudelaire,
une fable de La Fontaine ou une scène de Corneille.
Autour de vous, on souffle de soulagement. L'exercice redouté
vous sèche un peu la gorge, et les premiers mots sortent
en rafale. Dehors, indifférent, le vent fait trembler les feuilles
du marronnier.
Les années passent, le rituel demeure, qui veut que des
milliers de voix rendent ainsi hommage aux grands textes
de la littérature dans cet exercice périlleux de la récitation.
Seul le décor a changé : des tables montées sur tubes ont
remplacé les pupitres de bois. Les élèves ne portent plus de
blouse et les maîtres sont descendus de l'estrade. L'émotion,
elle, perdure et traverse les générations. Par la grâce de son
génie, François Villon, le mauvais garçon, se glisse dans
la classe. Il y côtoie Baudelaire, Molière, Prévert. Des siècles
d'émotion déferlent et la vraie vie reprend ses droits.