Aucune famille n'a davantage occupé l'opinion publique, entre 1770 et 1790, que celle de Necker, véritable Trinité parée du prestige quasi royal de sa triple appartenance au monde des affaires, à la République des Lettres et au Cabinet de Versailles. Aucun nom, sauf plus tard celui de Bonaparte, ne fut plus imprimé, prononcé, applaudi puis conspué que le sien. Peu de salons furent aussi brillants que celui de sa femme et peu d'auteurs virent leurs œuvres aussi répandues, de véritables manuels à l'usage des peuples et des rois. Précurseur de Guizot en politique et de Chateaubriand en matière religieuse, inspirateur de certaines des plus fameuses doctrines économiques du XIXe siècle, ce Genevois épris de la France apparaît, dans ce crépuscule d'une société, comme un homme des temps nouveaux s'efforçant vainement, au début de la Révolution, de défendre l'Ancien Régime contre les privilèges, les Jacobins et Louis XVI lui-même. L'auteur trace de Necker un portrait plus avenant que celui de l'Histoire officielle et montre, sous l'étoffe un peu rêche du financier habile, de l'écrivain moralisateur, le ministre éclairé, le père étonné mais ravi de Madame de Staël, et aussi l'homme d'esprit qui, s'il n'écrivait pas toujours comme Rivarol, pensait souvent comme lui.