La Maison de la mémoire met en scène un moment passionnant
et crucial de notre histoire : en 1492, en vertu
d'un édit royal, les Juifs d'Espagne qui refusent la
conversion au catholicisme doivent partir pour l'exil.
Lucia Graves raconte la séparation ainsi imposée à deux
amoureux : Vidal Rubèn, qui appartient à une famille
juive qui décide de rester et de se convertir, et Alba de
Porta, dont les proches parents optent pour l'exil. C'est
cette dernière, personnage principal du récit, qui, au
soir de sa vie, raconte toute son histoire à sa petite-fille :
Te voilà enfin, Alba Simha. Viens près de moi, et écoute bien
ce que j'ai à te dire. Il ne me reste plus guère de temps ; mais ne
pleure pas, je t'en prie. Je ne puis supporter que les gens pleurent.
Et n'essaie pas de me contredire, comme le fait ta mère :
j'ai plus de quatre-vingts ans, j'ai eu une vie bien remplie et
plus bénie que la plupart. Écoute-moi bien, Alba Simha. J'ai
besoin de raconter mon histoire, et qui mieux que toi est à même
de l'entendre ? Ce n'est pas seulement parce que tu es ma petite-fille,
que tu portes mon nom. D'autres affinités mystérieuses
nous lient, et tu es la seule à qui je puisse me fier pour répéter
mes paroles - si tu souhaites un jour le faire - sans écorner çà
et là la vérité pour complaire à l'opinion d'autrui. [...]
C'était le troisième jour d'Iyyar de l'an 5252, autrement dit
le dernier jour d'avril de l'année 1492 de l'ère chrétienne. Une
lame de fond gonflait, qui allait crever les eaux calmes de notre
vie quotidienne, et dans tous les royaumes d'Espagne se tramaient
alors des choses lourdes de conséquences terribles pour
tous les Juifs qui y vivaient. Tout cela, je le vois clairement à
présent, mais à l'époque je ne le comprenais pas tout à fait -
peut-être ne voulais-je pas le comprendre ? À seize ans, il est bien
difficile de croire aux forces du mal, d'autant plus difficile
quand on vit le premier éblouissement de l'amour, et que cet
amour est partagé, comme ce fut le cas pour moi.