Classer est souvent la première opération intellectuelle. Mais catégoriser, classer,
déclasser, classifier ne sont pas de simples activités de mise en ordre du monde. Ces opérations
représentent également des modes d'exercice de pouvoir de nature intellectuelle,
culturelle, politique. Le classement contribue certes à mettre de l'ordre, mais aussi à rigidifier
les distinctions, à naturaliser des hiérarchisations, à justifier la marginalisation de groupes
sociaux et culturels, souvent à imposer une logique marchande. Qu'il s'agisse de classifications
documentaires et disciplinaires ou de palmarès très médiatisés comme celui de Shanghai
pour les universités, les outils de classement prennent diverses formes, matérialisent des
valeurs et des stratégies, orientent notre regard sur le monde.
Avec l'émergence des réseaux numériques, la mise en place des normes et l'essor des
«Big Data», les outils de classement se transforment et gagnent en puissance. Quel pouvoir
est exercé par les acteurs du classement, et selon quelles logiques ? Si l'universalisme a pu
favoriser l'univocité des classifications, celles-ci s'ouvrent désormais au dialogue, engendrant
négociations, suscitant contestations et débats. Cette dimension délibérative se perçoit à travers
les activités de groupes de pression, de lobbys, de réseaux constitués autour d'enjeux
majeurs qui d'ailleurs nous concernent tous : comment désigner et classifier le handicap, les
maladies mentales ou les sujets scientifiques prêtant à controverse comme le développement
durable ? Quelles normes techniques appliquer à la mise en réseau des langages documentaires
? Comment former un contre-pouvoir à la puissance classificatoire de Google ?
Face aux technologies du numérique et à la croissance exponentielle des données, des
acteurs et des organisations tentent progressivement de contrecarrer les tendances hégémoniques
anciennes et nouvelles de mise en ordre du monde, en mettant en avant une activité
de classification participative et créative.
Vincent Liquète et Susan Kovacs