Désignée dans Le principe espoir par Ernst Bloch comme une figure de
l'inquiétude et du déchirement, emblématique de ces moments où l'ordre
symbolique normatif se fissure et donc se constitue une modernité, Faust devient
très vite, précisément, une figure mythique de la modernité. Le Faust de Goethe
marque le renouvellement d'une tradition populaire médiévale qui inscrit la quête
spirituelle de l'homme et la tentation de l'hérésie dans une problématique
modernisée, celle de la quête du bonheur et de la connaissance du monde et de soi.
S'inspirant de la dramaturgie shakespearienne, Goethe fait éclater l'esthétique
théâtrale allemande du XVIIIe siècle et crée une oeuvre ouverte qui intègre ce mythe
profondément ancré dans la tradition germanique à la culture européenne de son
époque où il devient une référence fondamentale. Exemple même de la contribution
de l'écrivain à la Weltliteratur, elle s'avère significative de la mutation qu'il impose
à la conception d'une culture nationale allemande et de la portée de son oeuvre pour
la genèse d'une modernité européenne qui permettra l'exploitation du mythe pour
la critique du rêve américain. Le Faust de Goethe devient ainsi emblématique de sa
vitalité qui relève d'une dialectique permanente entre sa canonisation et son refus,
illustrant la problématique éternelle de la création dans son actualité instantanée qui
informe l'oeuvre.