Dire d'une idée, d'une réflexion, d'une critique ou d'une proposition
qu'elles sont utopiques ou idéologiques suffit généralement à
les discréditer radicalement. Il y aurait ainsi, d'un côté, les tenants et
garants de la réalité et, de l'autre, ceux n'ayant pas encore compris ou
admis la force implacable de cette même réalité.
Utopie 8 heures par jour propose une observation ethnologique
d'une institution publique dont les dernières années d'existence sont
exemplaires de cette logique et emblématiques de certaines des mutations
sociales, économiques, politiques et idéologiques des sociétés
actuelles.
Plongeant au coeur du quotidien de cette institution, il décrypte les
rôles joués par chacun, les codes comportementaux en vigueur, l'enchaînement
des actions et des prises de décision, ainsi que les jeux de
pouvoirs, d'alliances et de conflits qui en constituent la dynamique.
Pour cette institution, vouloir se redéfinir en «modèle de management»
représente une utopie, au sens d'un idéal porteur de tous
ses espoirs, mais dont l'accès lui restera interdit. Le scénario à l'oeuvre
est sans appel : elle disparaît au nom du modèle de l'entreprise privée
qu'elle s'est efforcée d'adopter.
L'analyse anthropologique menée ici permet d'observer précisément
comment l'expansion sans alternative du libéralisme et la suprématie
du modèle de l'entreprise privée se concrétisent dans un contexte
singulier et y acquièrent le statut de réalité inattaquable - celui de la
réalité même -, face à laquelle il ne reste plus qu'à se soumettre.
Cette réalité incontestable s'opposerait-elle alors à toute utopie
ou bien ne serait-elle pas en passe de devenir la nouvelle utopie des
sociétés d'aujourd'hui ?