L'exil est pour l'être humain une amère et dure invitation au
sérieux. Son expérience concentre en effet dans une décision ou
un choix, dans un événement tragique ou une persécution,
l'impossibilité du retour en arrière, et ceci non pas de manière
diluée, mais subitement et dans une rupture : le renoncement à
l'ancienne vie se fait de manière irréversible. Comme épreuve,
l'exil représente la précarité, la vulnérabilité, la fondamentale
inconsistance de tout ce qui semblait acquis ou permanent : une
telle transformation creuse dans l'existence le vide problématique
du non-sens, et renvoie à une sorte de place vide ou d'absence.
La réflexion sur l'exil est devenue l'un des thèmes majeurs de
la pensée contemporaine tant elle subvertit la Raison historique en
redécouvrant et en donnant une nouvelle chance à tout ce qui,
dans le passé, a été écrasé, oublié ou laissé pour compte. Peut-on
écrire l'expérience de l'exil ? Comment l'exclusion d'un
domicile, la migration, l'errance, la persécution ou la disparition
peuvent-elles être rendues intelligibles ? Ces questions
impliquent, dans leur formulation même, que l'exil ne se constitue
qu'à travers l'acte même de se raconter, qu'à travers son écriture.
Prendre en compte cet espace des narrations place la question non
seulement sous le signe du deuil et de la séparation mais
également sous les configurations de la réappropriation de soi et
de l'affirmation. La subjectivation est ainsi, dans la forme de
l'écriture, ce par quoi une vérité est possible, la tentative de
surmonter les figures du déni et du négatif. L'écriture porte ainsi
la vie au-delà de la vie présente, vers une sur-vie, à savoir une
remémoration dont la possibilité vient d'avance disjoindre
l'identité à soi du présent.