Fascinante de nos jours, Venise l'est déjà entre 1830 et 1848 pour
des auteurs aussi célèbres que George Sand et Alfred de Musset, mais
également pour nombre d'artistes de notoriété moindre. Face à un
contexte politique décevant, la société française est en quête de
nouveaux repères. Symbole d'un monde disparu, Venise, république
déchue, meurtrie par Napoléon, occupée par les Autrichiens, devient à
la fois un lieu de fuite et une source d'inspiration. Nos voyageurs et
artistes romantiques, animés de sentiments contradictoires - nostalgie du
passé, peur de l'avenir et foi dans le progrès - se servent de l'histoire
glorieuse de la ville pour repenser les questions sociales, religieuses ou
artistiques de leur époque. Au sein d'oeuvres de fiction et de récits de
voyage, la ville est tour à tour célébrée et désacralisée. Qu'il s'agisse
d'exercice de style ou de renouvellement littéraire, les écrivains
imaginent des intrigues romanesques savoureuses : Vénitiennes
séquestrées, aristocrates débauchés et ruinés, monstres errant sur les
canaux. Parallèlement, les voyageurs livrent leur étonnement devant
cette ville irréelle, dont le caractère labyrinthique, les somptueux palais
et la lagune lumineuse font naître un sentiment de liberté et suscitent la
rêverie. Anticipant les débats contemporains sur la conservation du
patrimoine, ils s'émerveillent de l'urbanisme atypique de Venise qui
s'oppose à l'industrialisation naissante des grandes villes et qui invite à
une recherche du beau et du bien.