Cette étude entend esquisser une histoire sociale de ce qu'il est
convenu d'appeler maintenant «le champ littéraire africain». A rebours
de l'historiographie classique, cette histoire analyse les conditions dans
lesquelles la littérature africaine a pu se constituer, depuis, au moins,
les années 1930 jusqu'à aujourd'hui, en un monde social autonome,
dont les auteurs et leurs textes bénéficient d'un statut institutionnel à
part entière dans le vaste marché des biens symboliques.
D'un point de vue pratique, les propriétés générales de ce champ
reposent principalement sur les catégories dites «orales» et
«traditionnelles». Ainsi, loin d'être invariablement le prolongement
d'une «âme nègre» selon les approximations d'une vieille
anthropologie coloniale et africaniste, l'oralité et la tradition servent
aux agents du champ africain dans leur besoin de positionnement
structural : aux pionniers (Césaire/Senghor) pour le maintien de leur
position de «dominants», aux prétendants (Zadi/Pacéré) pour leur
prétention à la classicité. Objets d'enjeux et lieux de tension,
stratégiquement porteurs et symboliquement riches en ressources, les
items oraux et traditionnels subissent toutes sortes d'amplifications, de
grossissement et d'extrapolation. En tout état de cause, l'acte littéraire
en Afrique ou en francophonie, comme l'acte politique ou économique
est un «acte calculé» dont la rationalité, pour être saisie, nécessite une
parfaite application de ce que le vocabulaire bourdieusien nomme la
«sociologie des champs symboliques».