La Petite Gitane (1613) de Cervantès constitue la matrice d'un
mythe qui, se développant dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle, se répand dans la littérature et les arts à l'époque romantique.
À l'opposé de l'image stéréotypée de ceux qu'on
appelait des «Égyptiens», encore qualifiés par la plupart des
élites «éclairées» de voleurs, de libertins et de superstitieux,
les Bohémiens idéalisés du XIXe siècle incarnent la liberté en
marche sous toutes ses formes.
On connaît l'Esmeralda de Hugo et la Carmen de Mérimée.
Mais on sait moins que, au-delà de ces deux figures féminines
de la passion amoureuse, les écrivains et artistes contemporains
(de George Borrow en Angleterre au poète tchèque
Mácha, en passant par Lamartine, Liszt, Valerio...) se passionnent
pour un peuple nomade apparemment rebelle à
toute obéissance aux lois de la société, et dont la marginalité
même lui confère une dignité nouvelle.
La «vie de bohème», telle, du moins, qu'on se la représente,
devient même un mode de contestation anti-bourgeois
pour un certain nombre de jeunes artistes dans les années
1830. Mais, dès le Second Empire, cette intériorisation de
l'altérité bohémienne est elle-même dénoncée comme un
mythe trompeur. Le discours «civilisateur» peut alors triompher
et stigmatiser ces «vagabonds» auxquels le XXe siècle
réservera un sort terrible.