Dans leur diversité, ces études de littérature et de philosophie mêlées
témoignent de l'extrême variété des formes regroupées sous l'appellation de
«Dialogues d'idées», formes tantôt codifiées de longue date au sein d'une
tradition voire d'un genre consacré (il existe ainsi un genre du «Dialogue des
Morts», pratiqué par Fontenelle ou Fénelon à l'imitation de Lucien de
Samosate), tantôt dépourvues de modèles explicites, par exemple chez les
innombrables romanciers qui introduisent dans leurs narrations des inserts
dialogués d'une certaine ampleur.
Les articles réunis dans ce volume viennent aussi illustrer la multiplicité
des usages et des finalités du recours au dialogue. Même chez les philosophes,
pour qui le souci d'exposer une thèse de façon convaincante, de l'argumenter
face à autrui et éventuellement de la soumettre à l'épreuve des questions et
objections, constitue en général la motivation d'un tel choix, le dialogue est
peut-être autre chose qu'un simple moyen de présentation : il ouvre la voie à
une dialectique, rend possible l'expression des vérités multiples, crée le risque
de la contradiction et de la réfutation.
À la frontière de la littérature et de la philosophie, le dialogue d'idées est
certes un moyen idéal pour vulgariser des notions scientifiques, ainsi que le
firent Fontenelle ou Diderot, ou pour servir une conviction militante en la
faisant partager au lecteur, à l'image de Bernardin de Saint-Pierre ou de
beaucoup d'autres. Mais sa fonction la plus précieuse consiste sans doute à
faire émerger de la confrontation des êtres et des cultures la conscience
relativiste du multiple, la méfiance face aux vérités qui se proclament uniques
et la tolérance qui naît du sentiment de la complexité.