On sait l'importance de la Chine dans l'histoire intellectuelle de la France
des XVIIe et XVIIIe siècles : elle a nourri les débats sur la chronologie
universelle, la tolérance religieuse, les fins d'un bon gouvernement, l'ordre
économique nouveau qui tentait de s'imposer.
Tout en évitant d'intervenir dans le combat enragé qui oppose sinophiles
et sinophobes, Montesquieu écoute, se documente, trie, tente d'élaborer une
position personnelle face à ces présentations de la Chine que lui proposent la
littérature missionnaire et les récits de voyages. C'est que l'enjeu est crucial
pour lui : ce modèle politique et sociologique semble résister à ses propres
critères d'appréciation jusqu'à remettre en question sa typologie des
gouvernements. De cette longue réflexion dont témoignent, en amont de
L'Esprit des lois, les Geographica, les Pensées et le Spicilège, il résulte une
représentation effectivement originale du monde chinois qui élude le piège
du manichéisme en assumant des incertitudes et quelques contradictions.
La tâche que l'auteur s'est fixée est d'abord de reconstituer aussi
précisément que possible cette représentation de la Chine, de la confronter
aux sources dont pouvait disposer Montesquieu, de montrer que certains
écarts par rapport à ces sources ou par rapport à ses premiers jugements
trouvent leur explication dans l'économie interne de L'Esprit des lois et dans
l'évolution du contexte idéologique. Il tente enfin d'évaluer les résonances
que cette représentation a pu trouver chez les premiers lecteurs de l'oeuvre
maîtresse.