Dans l'unique roman de Lampedusa, Le Guépard, le prince sicilien,
Don Fabrizio Salina, voudrait bien maintenir l'autorité de l'idéal
aristocratique au sommet des constellations humaines mais ne réussit
pas à vouloir lui-même faire quelque chose pour le préserver. Il suffira
alors d'une phrase, programmatique, de Tancredi, son neveu ambitieux,
pour transformer cet écueil temporel en épitaphe prématurée : «Si nous
voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change.» Si la figure
politique du prince nous permet d'interroger autrement la mélancolie
dans cet essai, sous l'angle inhabituel du pouvoir, le neveu, Tancredi, nous
permet, de son côté, de sonder l'énigme des ressources de l'ambition au
coeur de la mutation sociale. Que refuse-t-on et qu'accepte-t-on lorsque
le désir se soumet ou se soustrait à la mélancolie des temps ? Cette
mélancolie s'incarne, à partir du prince, dans l'espace des terres siciliennes,
à travers la topographie des contradictions, contrariétés et différents lieux
de passage du désir protéiforme des acteurs de cette transition historique.
Devant une telle nécessité de changement, le souverain patriarche
épuisera, en réalité, ses propres pas dans ceux de l'héritier opportuniste,
prisonnier désormais d'une mélancolie qui veut le changement sans
vouloir l'action. C'est que, figure éminente d'une vitalité encore à
l'oeuvre, le désir du prince n'en cache pas moins un plus silencieux projet
qui se confond avec l'immuabilité perçue de l'île : un voluptueux «désir
de mort». Nous verrons que la violence souterraine par laquelle le désir
de reconquête se manifeste chez le jeune neveu n'est pas exempte de
cette composante et nous renvoie à l'examen des conditions ambiguës de
l'échange prévu. Le narrateur ne nous dit-il pas aussi qu'«après le
Guépard, à vrai dire, le fouet semblait être l'objet le plus fréquent à
Donnafugata» ? Dès lors, où se trouve la véritable symbolique du roman ?