À l'image de toute relation intime, le rapport que les Français
entretiennent avec le pain recèle une part de mystère. Malgré le
bouleversement actuel des habitudes alimentaires, le pain fait
toujours partie de leur vie, et c'est ce qui en fait un objet éminemment
culturel.
Que l'on songe au moment particulier où, au sortir de la boulangerie
ou en chemin vers la maison, chacun rompt un morceau
du pain qu'il vient d'acheter, tout frais et souvent encore
chaud, puis le mange avec délectation. Il s'agit là sans doute
de la pratique la plus commune à tous les mangeurs de pain,
quels que soient leur âge, la région où ils vivent, leurs habitudes
alimentaires. Que l'on considère le pain comme une nourriture
de base ou de plaisir, que l'on soit individualiste ou généreux,
et quel que soit notre profil de mangeur de pain, à cet instant
précis nous sommes tous identiques, au double sens du terme :
parfaitement semblables et inscrits dans la même identité. C'est
par cet acte simple, intime et spontané que se noue l'histoire qui
nous lie au pain, une histoire que l'on aime à raconter, à partager,
parce qu'elle nous rassemble. Le pain, un aliment narratif,
symbolique et identitaire...
Questionner le pain, c'est questionner le rapport à l'identité et
à la tradition. Qu'est-ce que l'identité ? C'est un rapport, une
relation de soi aux autres. Et le pain, parce qu'il est un foyer de
sens et un tisseur de liens entre les individus, demeure intrinsèquement
un aliment identitaire. Quant à la tradition, c'est essentiellement
un principe dynamique. Très éloignée de la définition
communément admise, la tradition n'est pas une répétition du
passé, mais un dialogue ouvert entre les acquis d'hier et les attentes
du jour. D'un point de vue anthropologique, la tradition
est une réinvention permanente.