2 juin 2026 - Avis rédigé par Yves D.
Dans une vieille et belle demeure ...
Une grave épidémie menace l'humanité. Trois jeunes femmes fuient la ville pour se réfugier à la campagne. Dans une vieille et belle demeure, sertie au coeur d'une cerisaie, elles passent leurs journées à écouter une histoire qui les passionne. Mais, non ! Nous ne sommes pas au quatorzième siècle, à Florence, et ce roman n'est pas le Décaméron de Boccace ! Pourtant, comme il est plaisant d'y penser en le lisant, et de constater que les ressorts de la littérature sont éternels. Sept siècles ont passé sur la vie des humains, et les humains ont toujours besoin de récits, d'intrigues et de personnages inventés, qui les renvoient à eux-mêmes, à ce qu'ils sont ou ce qu'ils voudraient être, pour essayer d'éclairer tant soit peu le sens de leur existence en se livrant au plaisir d'entendre conter des histoires.
Nous sommes au vingt-et-unième siècle, aux Etats-Unis, le COVID oblige au confinement pour se protéger. Emily, Maisie et Nell, étudiantes, se sont réfugiées dans la ferme familiale du Michigan, et, tout en participant à la récolte des cerises, exhortent leur mère à faire le récit détaillé de son amour de jeunesse avec l'acteur Duke, devenu star de cinéma. Si ce roman est le lieu d'une rencontre improbable entre l'Amérique rurale et l'Amérique hollywoodienne, et que le contraste entre ces deux mondes n'est pas pour rien dans le charme qu'il dégage, les personnages auxquels l'autrice donne vie nous touchent par leur présence, et par l'attachement qu'ils provoquent chez le lecteur. Les trois soeurs d'abord, semblables et différentes, unies, solidaires et rivales, perspicaces, espiègles et sensibles, qui veulent tout savoir. Tout ! Y parviendront-elles ? Non ! Le lecteur, si ! Les autres personnages ensuite, intéressants, complexes, tourmentés parfois, comme le sont tous les comédiens doués, travaillés par le doute. La mère, Lara, habitée d'amour pour ses trois filles, qui voit dans ce récit une transmission, mais aussi une initiation à la vie en dépit des différences entre ce que fut sa jeunesse et ce qu'est celle de ses filles. Le père, Joe, lien discret entre tous les protagonistes. Enfin, la cerisaie où se joue le temps qui passe, et, sur la colline, le vieux cimetière familial, où s'inscrit la succession des générations.
Ce roman est le récit de l'apaisement après la passion, de la sérénité après les tourments, de la tendresse après l'amertume. L'orage secoue les vieux bâtiments de la ferme ; il pleut à verse ; le soleil revient ; les cerises murissent ; il faut se hâter de les cueillir ; toute la famille s'y emploie ; les filles deviennent des femmes, elles explorent et imaginent le passé ; Lara s'interroge. Que dire ? Comment le dire ? Les mêmes questions que l'autrice, Ann Patchett, pour écrire son roman. Les mêmes questions que Boccace, il y a sept siècles.