[...] Cher lecteur, tu ne trouveras ici rien sur mon arrestation,
rien sur les casernes, rien sur la torture ni sur d'autres centres
où je fus détenu ; je préfère me borner aux douze ans six mois
et quatorze jours pendant lesquels je fus prisonnier dans ce
qui s'appelle officiellement : Établissement de réclusion
militaire n° 1, plus connu à travers le monde comme
Pénitencier de Libertad.
«[...] Tu vas pourrir ici, Crevure, me dirent-ils. Tu vas pourrir vivant, fils de pute, et, si tu
survis, tu seras si vieux et si gaga, que tu ne pourras même plus pisser tout seul, Pédé.» Cependant,
je sus alors que j'allais survivre, je sus aussi que les années de captivité seraient dures et qu'il me
faudrait rapidement développer une stratégie pour contrer les agressions et menaces à venir. J'avais
alors vingt et un ans et très peur. Je me souviens que je regardais à travers la fenêtre grillagée et
que le miroitement des hirondelles par leur vol acrobatique m'éblouissait. Le soleil faisait briller
leur plumage et cet éclat se reflétait dans les flaques d'une pluie matutinale.
Trente ans après sa libération, l'auteur aborde ici, d'une plume vigoureuse mais
non sans humour, de façon dépassionnée, le thème de la mémoire sans excuser
pour autant les responsables de son enfermement. Si, en tant qu'ex-militant
tupamaro et compagnon d'infortune d'une grande partie de l'actuel gouvernement
uruguayen - à commencer par le président de la République José Mujica - Marcelo
Estefanell reconnaît certaines erreurs dans ses anciens choix, il ne se renie pas. Son
livre, qui en est à sa neuvième édition en Uruguay, tendu vers l'avenir, clôt cette
période de dictature qui brutalisa tant d'Uruguayens.