Au cours de son séminaire de 1959/1960, L'éthique de la psychanalyse, Lacan
propose une version de ce que serait la visée d'une analyse : «guérir le sujet
des illusions qui le retiennent sur la voie de son désir» (11 Mai 1960).
Cette formulation oppose illusions et désir. Elle peut paraître paradoxale :
le désir ne s'exerce pas sans le fantasme ; paradoxale et a priori contradictoire
puisque l'expérience de l'analyse nécessite une croyance : la supposition
d'un savoir, indispensable pour que s'institue la scène du transfert. Sur cette
scène pourront s'actualiser les ombres, les imagos, les scénarios, les fictions,
les leurres, sans oublier les semblants, qui captent et captivent le désir. Autant
de déclinaisons de l'illusion dont l'usage et la spécificité méritent d'être
précisés. Entre illusion et désillusion se produit la levée du refoulement, mais
l'expérience ne s'achève - c'est ce que soutiennent les analystes - qu'avec la
levée de l'illusion initiale, celle qui donne lieu au transfert et aux désillusions
en chaîne.
Plurielle, et en même temps singulière, la désillusion inhérente à l'analyse ne
laisse cependant pas l'analysant dans l'errance, ni dans la mélancolie. Est-ce parce
que l'expérience ménage un reste d'illusion, irréductible ? Est-ce à partir de ce
reste (autre nom du «savoir y faire avec le symptôme» dont parle Lacan ?)
que peut se relancer le désir, fût-il désir de l'analyste ? Illusion est un terme très
connoté de résonnances religieuses dans le vocabulaire de Freud. Mais il est aussi
référé à la dynamique du désir : «Nous appelons illusion une croyance, quand,
dans la motivation de celle-ci, la réalisation du désir est prévalente». L'emploi
qu'en fait Lacan dans le contexte de son séminaire l'Éthique laisse entendre la
perspective athée dans laquelle lui se situe. Reste à interroger ce qui pour nos
analysants et pour chacun de nous, vient renforcer, bien plus que remplacer,
les religions traditionnelles pleines d'avenir. On peut ici énumérer toute une
série d'illusions spécifiques de notre postmodernité techno-scientiste. De la
transparence intégrale à la communication exempte de malentendu, sans oublier
la vie éternelle ici-bas, elles mériteraient d'être envisagées de façon précise.
Il s'agirait de repérer de quelle façon elles entretiennent la méconnaissance en
occultant la division du sujet, mais également de saisir comment le discours
analytique permet d'opérer la réduction de ces formes actuelles de l'illusion qui
retiennent le sujet, et même lui barrent, la voie de son désir.