Pourquoi avait-on bousculé son univers ? De quel droit les soldats du roy avaient-ils racolé Félicien Veyrac un jour où, ivre de colère et de désespoir, il s'enfuyait sur la route de Narbonne ? Et de quel droit ce de Fersac lui avait-il pris sa Maguelonne, celle qu'il avait choisie et qui s'était promise à lui ? Avoir porté le fruit d'un jeune nobliau que son père avait désavoué avait jeté Vangeline dans un de ces convois de femmes envoyées peupler la Belle Province. Personne n'avait eu pitié de son chagrin à bord de ce vaisseau où soldats et marins se comportaient comme des vautours. Mais si elle y avait touché le fond de l'abîme, c'était une femme transformée qui avait débarqué à la Neuve Franc ! Une mère qui s'était jurée de retrouver ce fils qu'on lui avait arraché à peine avait-il ouvert les yeux et dont elle n'avait jamais su le nom. Libre et fière, jusqu'au jour où sur le point de mettre un terme à une vie de souffrances elle avait rencontré Veyrac, poussé comme elle par ce Vent d Ouest dont les tourbillons les avaient emportés tous deux si loin du vieux pays. Lui n'était rien pour elle. Elle ne pouvait rien être pour lui. Mais il fallait être deux pour survivre dans ce Canada devenu britannique. D'une amitié sans faille, ils surent entretenir tous deux la folle espérance de revenir au pays retrouver l'une son fils et l'autre sa promise. Dussent-ils tous deux risquer les geôles anglaises et la pendaison pour cela. Pourtant, ni Vangeline ni Félicien Veyrac n'auraient osé imaginer ce que leur réservait le caprice d'un destin que ni l un ni l autre n'aurait pu concevoir dans ses rêves les plus fous.