2 juin 2026 - Avis rédigé par Yves D.
Un roman à relire, parce qu'il est profond ...
C'est l'histoire sans date et sans lieu d'un gros village habité par le désir, et par l'âme du désir, une plumeuse, qui accompli sa tâche derrière une vitrine où les hommes s'agglutinent pour jouir, dans l'innocence ou dans la honte, au strip-tease qu'elle dispense à sa guise en retirant ses tabliers : « le premier protège le second, le second couvre le troisième, le troisième … ». La comptine qui revient sous différentes formes, est un peu le refrain du roman. Peau-de-sang est la souveraine du village ; elle règne sur les hommes, les femmes, les ouvriers, les notables, les demeurés, les affranchis, sans distinction de rang social, qu'ils soient du Haut-Kangoq ou du Bas. Son pouvoir lui vient des mots qu'elle distille sur chacun, et le lecteur n'en finit pas de savourer ce langage clair et cru, d'une poésie percutante, qui ne dit pas son nom, et qui lui tient lieu de sceptre et de couronne. Il faut dire que le dépiautage du vivant n'a aucun secret pour Peau-de-sang, qui ne dévoile pas seulement l'érotisme de sa personne, mais aussi met à nue la petitesse de ses amants, comme elle plume les gibiers volants ou dépèce les renards des neiges qu'on lui procure à la saison des chasses. Elle vit dans un antre de plumes et de duvet, de peaux, de carcasses et de viscères, où viennent la visiter les hommes en mal d'amour, qui paient ses caresses de quelques pièces ; davantage, semble-t-il, dans un acte d'allégeance que parce ce qu'elle ferait commerce de son corps. Car elle n'est pas vénale Peau-de-sang, l'ascendant qu'elle a sur tous, hommes et bêtes, suffit à sa prospérité. Et au pouvoir sans partage qu'elle exerce sur Kangoq.
Il se passe des choses étonnantes dans ce village. La vache Gigogne, mystérieusement dépecée, promène sa chair à nue, la nuit, dans les rues du village ! Binoche Beaupré, l'orphelin élevé par les ouvrières de l'usine Groll, hanté par cette apparition, est-il l'auteur d'un tel forfait ? Mais en serait-il seulement capable ? N'est-ce pas hallucination de sa part, lui qui porte sans vergogne son regard lubrique sur les couturières dans les ateliers. Innocence ou vice, le Maire et Groll, le patron de l'usine, s'interrogent ; Tamiel, le médecin, plaide la candeur. Tamiel qui, en revanche, soupçonne Binoche d'avoir dépecé Gigogne. Peau-de-sang écarte l'accusation d'un haussement d'épaule, en même temps que Tamiel devient son amoureux. Tandis que Pierre Arquilyse, le notaire - petit Pierre -, n'en finit pas d'arpenter son existence de transfuge entre désirs brûlants et réminiscences d'un péché inexpiable. .
L'art de la dépouille est un privilège de Peau-de-sang, comme on le comprend dans le magnifique passage où elle ôte la fourrure immaculée d'un renard ; et son savoir s'exprime non seulement dans la mort, mais aussi dans la naissance, avec la mise-bas d'un veau dont la description est d'un réalisme qui épate celui qui l'a pratiquée un jour.
Les jeunes filles sont très sages à Kangoq. Adolescentes, elles préparent leur trousseau et se voient déjà épouses et mères. Mais Philomène ne leur ressemble pas du tout, elle qui exerce ses sens sur des instruments de cuisine par des caresses imaginaires. Comme il se doit de la part d'une grande prêtresse du sexe, Peau-de-sang se charge de les instruire toutes des vertus de la peau, des caresses et de leurs orifices.
Dans cette histoire, les personnages, nombreux, sont tous un peu énigmatiques : Sulfureur, Aimée Fraiteau, la Yaga, … Et les intrigues foisonnent. Raconter ce livre est une gageure. Je ne prétends pas le faire, simplement tenter d'en donner le parfum, la couleur et le relief. Le récit est d'une richesse qui ne se condense pas, et prétendre le saisir en quelques phrases est vain. Que chacun lise et relise, pour percevoir l'écho d'émotions enfouies que les mots d'Audrée Wilhelmy font remonter à la surface des sentiments.
Peut-être y-a-t'il quelque chose de Kafka dans ce roman, par cette capacité à nous captiver avec des récits qui bousculent l'entendement, mais qui nous bouleversent parce qu'ils nous déconcertent et font vibrer en nous les cordes d'un instrument dont nous ne soupçonnions pas l'existence. .
C'est vrai que ce roman peut paraître déroutant. Dans la forme de son écriture, sans points, sans majuscules, avec des dialogues ou des pensées marquées par des tirets à la ligne, qui s'intercalent dans le corps du texte. Pourtant, il m'a captivé. Pourquoi ? Dans la première partie de ce commentaire, j'ai essayé d'en donner une interprétation personnelle, de formuler ce que j'avais ressenti en le lisant. C'est-à-dire une sorte d'exaltation devant la virtuosité de la langue, les images qu'elle évoque, l'ambiance qu'elle restitue. Mais sans donner de clé d'interprétation, parce que c'est ma manière de lire : je me laisse porter par le mouvement du récit pour m'imprégner de sa substance. Je me méfie des oeuvres à messages. L'art à mes yeux n'est pas utilitaire ; s'il veut l'être il se perd. Pourtant, c'est une évidence, l'expression artistique, et la littérature en particulier, n'est pas déconnectée du réel, ni du moment où elle s'écrit. Et si elle ne porte pas de message explicite, elle est habitée des tensions et des passions de l'époque. En ce sens, Peau-de-sang en est un bel exemple. Ce personnage de femme qui incarne le désir et la liberté, l'érotisme et le pouvoir, qui tient en main le destin de tout un village, captive le lecteur par son autorité et donne au récit sa puissance d'évocation. Et c'est la force du roman d'être l'expression d'un féminisme ardent, sans céder au discours moral. Les mots qui pètent secs, les situations décrites sans filtres, la construction des phrases, les intrigues qui tournent autour d'un antre où s'exerce une activité singulière de plumage et de dépeçage, métaphore du roman, donnent au récit sa poésie avec juste ce qu'il faut de flou, d'imprécis, qui nous interroge et nous intrigue, et provoque chez le lecteur cette émotion qui donne envie de poursuivre, même dans les moments obscurs. .
C'est un roman à relire, parce qu'il est profond, et que c'est en creusant qu'on trouve des trésors. Comme chez Kafka, notre entendement est pris en défaut, mais le récit nous bouleverse parce qu'il nous déconcerte en révélant une part du réel qui ne se livre pas comme une évidence.