2 juin 2026 - Avis rédigé par Yves D.
Une vision réductrice de l'histoire
Une vision réductrice de l’histoire, aux accents complotistes, qui fait le jeu de ceux qui s’opposent à la défense de l’environnement !
Dans cette BD, l’autrice fait le récit du remembrement agricole de l’après-guerre aux années soixante-dix, dans plusieurs communes rurales, en Bretagne notamment, mais aussi dans d’autres régions. On y découvre la violence sociale dans laquelle s’est parfois opérée cette révolution agraire de la seconde moitié du vingtième siècle. Les historiens nous révèlent ainsi le déroulement des procédures mises en œuvre par un pouvoir technocratique très marqué par le mépris de classe à l’égard d’une paysannerie jugée arriérée.
Depuis les années trente, les économistes pointaient le retard industriel de la France et l’existence d’une population agricole pléthorique. Ils voyaient dans cette main d’œuvre abondante une ressource pour alimenter l’essor économique du pays. Libérer cette ressource pour l’orienter vers l’industrie inspira les politiques agricoles de l’époque, dont le remembrement fut un des avatars. Moderniser l’agriculture consistait alors à permettre le développement de structures suffisamment vastes pour favoriser l’augmentation des rendements par la mécanisation des tâches, la modernisation des techniques d’élevage et l’utilisation d’intrants tels que les engrais et les pesticides. Cette façon de concevoir la modernisation de l’agriculture était partagée par tous les agronomes, des Etats-Unis à l’Union Soviétique. La BD évoque l’existence de ce courant qui existait déjà parmi la technocratie vichyste, dont René Dumont faisait partie. Ce qui, au passage, n’empêchait pas les pétainistes d’entretenir le discours réactionnaire que l’on sait autour de cet Ordre éternel des champs (titre d’un ouvrage paru avant-guerre) pour flatter la paysannerie qui lui servait de force sociale et appliquer sa politique de collaboration antisémite.
En résumé, au milieu du vingtième siècle, faire de la France une puissance industrielle, passait par une modernisation de l’agriculture selon les connaissances de l’époque : agrandissement des exploitations, agrochimie, mécanisation, sélection animale, intensification des cultures fourragères. Personne ne mesurait les conséquences de ces choix en termes d’environnement. Le savoir agronomique de l’époque était largement partagé autour de ces principes. Le projet économique de l’après-guerre était, lui, orienté aussi vers la recherche d’un développement industriel.
Etre historien, c’est expliquer les événements du passé à la lumière des connaissances du passé, pas de l’état de la science d’aujourd’hui. On parle bien d’expliquer, pas de justifier. Ainsi, sept décennies après ces choix économiques, au regard de l’état du milieu naturel de certaines régions, on peut les regretter, on peut s’offusquer d’un tel aveuglement. Mais la première alerte sur l’agrochimie date seulement de 1962, avec le livre de Rachel Carson, Printemps silencieux. Et on sait le temps qu’il faut entre la publication d’une idée nouvelle et son impact sur les décisions politiques. Sans compter - car il ne faut pas être naïf -, les contre-discours de puissants intérêts économiques.
Il est vrai aussi que dans les années cinquante certains agronomes ont bien émis des alertes concernant les effets sur l’environnement du regroupement des terres et de la destruction du bocage en Bretagne. Mais dans ce discours, où était la prise en compte de la situation sociale et matérielle déplorable des familles d’agriculteurs en France ?
Si j’insiste sur cette question de l’état des connaissances agronomiques au cours de la période historique concernée, c’est que Champs de bataille s’affranchit de ces règles de la science historique, pour adopter une autre démarche.
Les auteurs de la BD sont des écologistes convaincus. Et c’est très bien. Ils constatent les dégâts de l’agriculture d’aujourd’hui sur l’environnement. Ils luttent pour qu’une autre politique agricole soit mise en place. Ils ont raison. Mais ils construisent le récit de Champ de bataille comme si la connaissance que nous avons aujourd’hui de l’agronomie (au sens large, sols, airs, eaux, aliments, …) était celle de 1940/50. Et, s’ils s’apitoient avec raison sur le sort des petits agriculteurs lésés, parfois des veuves spoliées, par le remembrement, ils placent au second rang la misère rurale qui prévalait alors : pas d’eau courante, pas d’électricité, pas d’études pour les enfants, un isolement social conditionné par une situation économique sous contrainte qui favorisait un patriarcat tout puissant imposant aux femmes des conditions de vie indignes. Dans le récit, cette dimension est évoquée en mode mineur. En revanche, le mythe de la vie rêvée d’autrefois, avec les chevaux compagnons de l’homme au labeur, fait l’objet d’un chapitre entier ! On y retrouve le ton passéiste dont le Maréchal Pétain faisait sa posture morale et politique. Ça fait quand-même bizarre de voir cette idéologie réactionnaire remise au goût du jour par les militants écologiques du vingt-et-unième siècle !
Mais revenons au livre. La narration est bien construite, et il n’est pas évident de percevoir sa logique en première approche. Pourtant, on finit par comprendre qu’il s’agit bien de soutenir la démonstration que les responsables de l’état actuel de la planète sont le capitalisme et le fascisme, et tous les moyens sont bons pour appuyer le raisonnement, notamment celui de faire des agriculteurs les marionnettes des puissances d’argent. Avec de tels coupables désignés d’avances et que toutes les références historiques de l’ouvrage viennent accabler, on sent bien que le débat n’est pas seulement biaisé, il est tout simplement clos.
Pourtant, rien n’est simple. L’autrice et ses collaborateurs ont verrouillé la démonstration en citant scrupuleusement les sources. Dont acte ! Mais faire de l’histoire, c’est aussi confronter les sources, pas seulement sélectionner ce qui va bien pour alimenter la construction idéologique. Dans Champ de bataille, les données qui n’entrent pas dans le cadre sont ignorées. Ainsi, de l’émission Cinq colonne à la une datant de 1960, dont sont tirés certains extraits. Cette archive de l’INA est disponible sur Internet, et j’invite les lecteurs à la visionner. Ils constateront d’eux-mêmes le filtre qui a été appliqué. Résumer une émission télévisée en quelques planches de BD, c’est difficile. Mais qu’est-ce qui a guidé le choix des personnages et des situations. Pourquoi avoir retenu tel passage plutôt que tel autre ? Peut-être conscients de cette difficulté, les auteurs de la BD désamorce par avance la critique en déclarant d’emblée, que la TV publique de l’époque servait de relai aux décisions du gouvernement. Pourtant, les propos tenus par les personnes interviewées sont loin d’être en faveur de l’exécutif de l’époque !
A partir de cet exemple, qui illustre le caractère parcellaire des citations retenues, que penser de toutes celles qui émaillent le récit ? Même si tout est vrai, que vaut le raisonnement historique quand on a écarté les sujets qui dérangent ?
Il serait long et fastidieux d’analyser chaque page de l’ouvrage pour mettre en relief cette volonté de faire apparaître la modernisation de l’agriculture comme le résultat d’une sorte de complot capitaliste d’essence fasciste. Pour illustrer ce biais dans le scénario, on citera seulement l’évocation de la JAC ramenée au rang de complice de décisions qui la dépassent. Encore une fois, on ne peut pas comprendre l’histoire et les personnages qui la font en ignorant le contexte où ils existaient. Jusque tard dans le vingtième siècle, être agriculteur, c’est subir très souvent une grande pauvreté, mais aussi le mépris de classe. En témoigne, dans la BD, la manière dont les fonctionnaires de l’agriculture traitent les agriculteurs dans les villages à remembrer. Et gardons nous de penser que cette attitude était le propre de l’élite parisienne des ministères. Même les classes populaires urbaines la partageaient. Pour un jeune homme ou une jeune femme de la terre, la JAC fut un moyen de s’émanciper et d’affirmer sa dignité. Bien sûr que le discours de l’époque paraîtrait aujourd’hui bien conservateur. Bien sûr que l’action des nombreux responsables agricoles qui en sont sortis fut sujette à caution, et justifia les critiques. Mais passer sous silence la dimension libératrice de l’engagement d’un grand nombre de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes, pour n’en faire que les instruments de forces qui les dépassaient, c’est ajouter du mépris au mépris. Le faire aujourd’hui, quand les derniers témoins disparaissent, c’est ignoble.
En dépit de leur puissance, les forces économiques – fussent-elles capitalistes - ne sont pas les seules qui déterminent les décisions et les choix d’une société. Dans Champ de bataille, un discours marxiste de type déterministe conduit à considérer les acteurs sociaux comme des pantins. L’observation de la réalité dans son foisonnement et sa complexité dément cette approche. Dans l’évolution d’une société, rien n’est écrit d’avance ! Les choix agro-économiques des années cinquante reflètent l’état des rapports de forces où la misère rurale avait sa part, comme les intérêts capitalistes, comme les forces politiques et le niveau des savoirs de l’époque.
Dans l’introduction de l’ouvrage, cette mutation de l’agriculture est comparée à un grand plan social. L’anachronisme est intéressant parce qu’il dit bien la réalité de cette révolution. En effet, elle a entraîné le déplacement de centaines de milliers d’actifs du secteur primaire (l’agriculture), vers les autres secteurs. Et ces départs ont été accompagnés de moyens financiers considérables, comme dans un plan social. Preuve qu’il n’y a pas eu de complot, les choses étaient clairement dites. Beaucoup de paysans ont dû partir à l’usine, ils se sont prolétarisés. Ils l’ont parfois vécu très douloureusement. Mais leurs familles ont aussi apprécié de voir arriver un salaire chaque mois, plutôt que de vivre dans l’angoisse permanente du gel, de la grêle et des maladies du bétail. Les femmes ont goûté à une existence moins âpre, affranchie du joug du travail physique par la mécanisation (et plus tard, elles ont pu choisir une autre profession). Le patriarcat qui s’exerçait dans le cadre d’une cohabitation de plusieurs générations dans un espace réduit a été remis en cause. Les enfants ont pu poursuivre leurs études grâce au financement public de ce qu’on appelait alors « l’aménagement des structures agricole ». Je fais partie de ces enfants-là, et je ne regrette pas le sort auquel j’ai échappé. Désormais, celles et ceux qui sont restés à la terre l’ont choisi ; ils ont acquis une maîtrise technique et scientifique dont ils peuvent être fiers.
Je suis un écologiste convaincu. Mais je ne pense pas qu’on fera avancer l’écologie en entretenant la nostalgie d’une organisation socio-professionnelle qui appartient au passé, comme le fait Champs de bataille. Ni en stigmatisant celles et ceux qui ont voulu s’affranchir d’une existence verrouillée par la tradition et le patriarcat. Ni en prétendant que l’individu n’est que l’objet de forces économiques qui le dépassent - même s’il ne faut pas en ignorer la puissance -, car si c’était le cas, il n’y aurait alors plus aucun espoir et l’effort des citoyens pour construire une autre politique serait vain. Ni cette façon très primaire de limiter le marxisme à un matérialisme où aucune chance n’est laissée aux acteurs sociaux de penser et de construire leur destin. Pauvre Karl Marx ! Avoir écrit tant de pages pour voir sa pensée caricaturée de la sorte !
Aujourd’hui, on sait que l’agriculture productiviste doit se réformer. La machine s’est emballée, comme l’explique Edgar Pisani, ancien Ministre de l’agriculture. Les agriculteurs doivent comprendre qu’elle court à notre perte. Mais une BD conçue selon les principes d’une propagande passéiste et déterministe, si elle plait aux convaincus, nuit à la cause qu’elle prétend servir. Car les courants politiques qui s’opposent aux réformes nécessaires y trouveront tous les éléments pour ridiculiser le combat des défenseurs de l’environnement.