Le Tableau des esprits de l'écrivain écossais d'expression latine John
Barclay (1582-1616) offre une lecture divertissante, charmante,
cocasse, et l'on pourrait s'arrêter à cette séduction qui semble suffire à
motiver la réédition de ce best-seller du XVIIe siècle, si couru qu'il a
connu, depuis sa version latine originale de 1614, diverses traductions
dans de nombreuses langues, dont deux en français. C'est une de ces
deux versions que nous avons retenues pour offrir au public cette Icon
animorum qui est un essai de description et de classification, d'après
nature, des traits qui font les différences et les ressemblances entre les
Européens d'après leurs signes intérieurs et extérieurs, allant des conditionnements
de la nature humaine, ceux de leur éducation, aux caractères
des nations dont ils proviennent et aux déterminations sociales
ou professionnelles. Il en résulte un portrait baroque et mouvementé
d'un homme dont l'identité reste un profond mystère, offert ici peut-être
au prince pour qu'il le déchiffre et y puise l'art de gouverner, ou bien à
l'homme commun qui s'y éduquera et apprendra à manoeuvrer entre ses
opacités et celles de ses contemporains. L'homme européen y trouve ici
une de ses premières définitions la plus contrastée qui soit, mêlant
l'histoire et la géographie, la culture et les idéaux religieux sécularisés,
dans un manuel qui échappe à toute catégorisation en genre, multiplie
les perles d'écriture et oblige le lecteur d'aujourd'hui à méditer sur ses
préjugés invétérés.
Ce texte curieusement construit, qui s'apparente au premier abord à
un traité de morale, débute, dans le style de Montaigne, par un vaste
développement sur l'enfance, l'éducation, la formation des premiers vices
et des premières vertus pour se consacrer ensuite à une analyse comparée
des différents peuples d'Europe et de leurs tempéraments et pour
s'achever sur une enquête inquiète sur les métiers de ses lecteurs potentiels
dont il est le miroir. Miroir de l'honnête homme ou bien anamorphose,
ce texte trouble est aussi l'ébauche d'un traité politique méditant
sur la prudence d'une façon singulière dans ce XVIIe de la raison d'État.
Tel quel il mérita de se trouver sur la table de chevet de Leibniz, au moment
de sa mort.