Si l'on s'en tient au discours traditionnel, qui dépend en grande partie de
Voltaire, l'histoire est linéaire : au début du XVIIIe siècle, physique newtonienne
et philosophie lockienne ont détrôné Descartes. Mais l'histoire est plus
compliquée. Pendant longtemps, en dehors de l'Angleterre, cartésiens et
newtoniens se sont affrontés avec des visions opposées dans ce qu'un
contemporain a appelé «un combat philosophique en champ clos». Le fait
est que cartésiens et newtoniens regardaient, en même temps, les mêmes
phénomènes, mais ils voyaient des choses différentes. Les tentatives de fondre
les deux perspectives, au nom d'une matrice métaphysique supposée commune,
n'ont certes pas manqué, mais il s'agissait de deux regards trop différents pour
pouvoir être compatibles. Cela apparaît clairement quand on constate les
effets que ces deux visions simultanées et opposées produisaient sur le terrain
des doctrines philosophiques et religieuses. Là aussi, les vues étaient aux
antipodes et engendrèrent un débat enflammé, qui vit Leibniz au centre d'un
réseau d'argumentations mais aussi d'insinuations et les jésuites du Journal
de Trévoux, spectateurs attentifs et loin de rester indifférents aux enjeux de la
polémique. Le présent ouvrage, qui rassemble et développe quatre conférences
tenues à l'École pratique des hautes études, se propose de reconstruire cette
histoire dans sa complexité. Il le fait avec une attention particulière à la scène
parisienne, dans laquelle l'éminent savant cartésien Joseph Privat de Molières
doit subir les attaques du jeune newtonien Pierre Sigorgne, mais aussi en
privilégiant le regard d'un malebranchiste destiné à une brillante carrière à
Turin et à Rome, Hyacinthe-Sigismond Gerdil, qui, dans sa réfutation de Locke
et dans la résistance qu'il oppose à Newton, exprime un point de vue partagé
par de nombreux philosophes et savants français de son époque.