Si un ami vous disait : «Le jour où j'étais malade, tu feras
venir le médecin», vous auriez sans aucun doute le sentiment
qu'il use d'un bien étrange jargon. Pourtant, des énoncés de ce
genre se rencontrent sous la plume d'écrivains bien connus,
comme A. Dumas, P. Féval, J. Verne, etc., et il y a fort à parier
que vous en avez lu de semblables sans y prendre garde, même
si vous êtes puriste.
Le présent ouvrage se propose de rendre compte de ces
curieux exemples à partir d'une réflexion sur la nature des
textes de fiction.
Contrairement à ce qu'on est spontanément enclin à penser,
il n'y a pas que l'histoire qui est fictive dans un roman, il y a
aussi le processus narratif lui-même et ses protagonistes ; les
auteurs du siècle dernier ont exploité cette donnée pour créer,
en marge de l'histoire proprement dite, une fiction secondaire
dans laquelle le narrateur et le lecteur sont décrits comme les
contemporains et les témoins directs des événements narrés.
Dans leurs romans, le site temporel du processus narratif n'est
pas fixe : il est identifié tantôt à la date de publication du livre
- et, dans ce cas, l'histoire est appréhendée rétrospectivement
-, tantôt à l'époque où se déroulent les faits racontés, qui
sont alors saisis au moment même où ils surviennent. Il en
résulte de spectaculaires changements de perspective exprimés
par des énoncés - comme par exemple celui-ci : «Le soir même
du jour où Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons
dans la grande chambre de l'hôtel de Guise [...] ce petit jeune
homme que [...]» (A. Dumas) - qui semblent constituer un
défi aux règles de la grammaire.
Le présent ouvrage s'adresse évidemment à tous ceux qui
s'intéressent à la fiction et aux techniques narratives, mais aussi
aux linguistes, qui trouveront dans les exemples cités ample
matière à réflexion.