Peut-on penser les émotions ? Rien de moins sûr. Toute
une tradition philosophique s'y oppose et juge irréconciliable le
conflit entre raison et passions, cette «guerre intestine de
l'homme», disait Pascal. Quant à notre époque, elle s'est fait
une spécialité de l'exhibition anti-rationaliste de l'émotivité -
celle qui triomphe dans le talk-show.
Or aujourd'hui, une nouvelle donne s'esquisse. En philosophie,
dans d'autres disciplines aussi, de l'économie politique à
la neurologie, l'affectivité est à l'ordre du jour. En une décennie,
les philosophes ont multiplié les incursions dans un
domaine traditionnellement dévolu à la littérature : l'examen
des émotions dans leurs liens avec nos actions. Ils tendent à
réévaluer l'importance du champ des émotions, dont la variété
leur paraît bien supérieure à celle des pulsions, privilégiées par
la psychanalyse. Surtout issus de la tradition analytique, ils
considèrent que les émotions sont en rapport étroit avec les
croyances et les pensées et plaident - contre une longue tradition
- pour une rationalité des émotions.
Ce numéro de Critique conçu par Patrizia Lombardo et
Kevin Mulligan rend compte des travaux les plus récents
menés en France et hors de France (Grande-Bretagne, États-Unis,
Canada, Suisse, Australie) sur le rôle de la vie affective
dans les affaires humaines. On y découvrira plus qu'un renouveau
de la question : une véritable réorientation de la problématique
des émotions.