Ce numéro porte sur la question de l'individu. Or loin d'être univoque,
elle a été déployée dans des registres problématiques distincts.
La notion d'individualité concerne tout d'abord tout étant en général et
relève de l'ontologie formelle ou des ontologies mondaines. Au sein d'un
domaine spécifique - domaine idéal des nombres entiers, champ des objets
intra-mondains en général, domaine réal des objets de temps, des choses
étendues, matérielles, culturelles, des êtres animés, des personnes, etc. -, on
se demande quel est le principe d'individuation qui rend compte de la singularité
des étants de ce domaine : qu'est-ce qui caractérise l'individualité d'un
nombre entier au sein de leur suite indéfinie ? celle d'un objet intra-mondain
par rapport à tout autre ? qu'est-ce qui distingue de toute autre une chose
spatiale dans le champ sensible, ou un objet culturel dans l'environnement ?
La question se subdivise donc en deux, selon que l'on considère la singularité
des idéalités formelles d'un champ de pensée, ou celle des objets intramondains
: la première tâche est de dégager les principes purement logiques
d'individuation d'un objet de pure pensée, la seconde, de thématiser les principes
d'individuation réale des objets mondains (temps, espace, matérialité
ou causalité, signification culturelle, système de renvois, etc.). Dans cette
perspective, Stéphane Chauvier tente de distinguer deux sens de
l'individualité (hénade et monade) corrélatifs à deux modes d'accès aux
choses - l'un qui le considère comme une singularisation au sein d'une espèce,
l'autre comme une singularité absolue et close sur soi. Et François Schmitz
analyse l'argument célèbre de Ramsey discuté par Russell, relativement à la
question de savoir si les objets intra-mondains se partagent ou non en deux
classes - celle des particuliers et celle des universaux.
La question se complique lorsqu'on la restreint au domaine de
l'individualité humaine : est-il possible de penser la singularité d'un individu
humain à partir des instruments conceptuels qui ont permis de caractériser
celle de l'étant en général (catégories et principes d'individuation), ou bien
l'individualité humaine est-elle sui generis et requiert-elle une conceptualité
nouvelle ? Ainsi, Julien Rabachou examine la pertinence de modèles ontologiques
traditionnels pour penser l'individu humain. Et, partant de la thèse
heideggerienne qui distingue l'identité ontologique d'un étant quelconque
(Selbigkeit) et l'ipséité d'un être humain (Selbstheit) - alors que l'identité à
soi-même d'une chose de la nature est simplement ce qui fait d'elle cette
chose, l'ipséité relève de la manière d'être vis-à-vis de soi-même ou de choisir
entre être soi-même ou non -, Vincent Descombes s'attache à dégager la
confusion grammaticale qui grève implicitement l'analyse heideggerienne : la
confusion entre le quis et le quid, l'identification d'un individu et la caractérisation
de ses actes. De même, Frédéric Worms réinterroge le rapport entre
individu et relation, en se demandant si les relations interindividuelles sont ou
non constitutives de l'individualité - ce qui conduit de l'ontologie à l'éthique.
Enfin, Marc Pavlopoulos et Andy Hamilton repensent l'individuation humaine
à partir de l'expérience interne : quel type d'expérience me permet d'avoir
accès à mon Soi et de fixer mon ipséité ?
D. P.