Une polémique récente a porté sur l'engagement nazi de Heidegger. Ce
numéro livre un témoignage majeur : la traduction par P. David d'un texte de
Walter Biemel, qui vint à Fribourg de 1942 à 1944 pour assister aux cours et
participer aux séminaires de Heidegger. Il y décrit la manière dont se déroulaient
les enseignements de Heidegger, et caractérise leur esprit : loin de toute
glorification idéologique du régime, on saisit comment Heidegger tâchait
d'amener les étudiants à pénétrer au coeur de la pensée des auteurs et à la resituer
dans l'histoire de la métaphysique.
La suite est tout entière consacrée à la notion de Lebenswelt (monde de
la vie), dont les auteurs tentent de retracer l'émergence chez Dilthey et de
suivre la thématisation chez Husserl, puis la réappropriation par Heidegger et
Scheler. Ce dossier s'ouvre avec la traduction, par J. Farges, d'un texte tardif
de Husserl intitulé «Histoire et souvenir», et se poursuit par un article du
traducteur intitulé «Monde de la vie et primordialité chez Husserl», où il
tente de cerner les ambiguïtés de l'esthétique transcendantale de Husserl et
de trancher la question de savoir si le monde de la vie husserlien se laisse identifier
à un monde primordial. À cette fin, il analyse la redéfinition par Husserl
des tâches de l'esthétique transcendantale et, en dégageant la différence centrale
entre originalité et originarité, montre que jamais Husserl n'a identifié
Lebenswelt et monde primordial - le monde de la vie étant toujours caractérisé
par son intuitivité concrète, aux antipodes de l'abstraction constitutive de
toute primordialité.
Suit un texte de L. Perreau intitulé «Alfred Schütz et le problème du
monde de la vie». Ce disciple de Husserl ayant déployé une analyse phénoménologique
des structures du monde social, il est tentant de présenter son
projet comme étant celui d'une théorie du monde de la vie développée à partir
de l'attitude naturelle. L. Perreau corrige cette présentation, en distinguant
les diverses déterminations conceptuelles de la Lebenswelt dans la
pensée de Schütz : socialité mondaine, fondement ontologique, réalité primordiale
et horizon des contextes de sens.
Dans «Scheler et la question du monde de la vie», A. François montre
que l'on trouve chez Scheler non simplement une absence, mais une résistance
à cette question husserlienne, et tente d'en saisir les raisons : elle tient à
la conception même qu'a Scheler de la phénoménologie et de la nature de la
réduction phénoménologique.
Si l'expression Lebenswelt n'appartient pas à la conceptualité de Dilthey,
sa philosophie de la vie en conçoit cependant l'essentielle mobilité en
l'articulant à la diversité des mondes historiques. Aussi J.-C. Gens montre-t-il,
dans «L'herméneutique diltheyenne des mondes de la vie», que tout
monde est monde de la vie, vu qu'il en est une expression historique et qu'il
n'est donné que dans le vécu d'une conscience vivante.
Enfin, S. Jollivet s'efforce de cerner les «Enjeux et limites du retour au
monde de la vie chez le jeune Heidegger» : cette notion possède chez lui une
fonction centrale, car elle lui permet d'approfondir la dimension mondaine
de «l'expérience vécue» (Erlebnis), mise à l'honneur par Dilthey ; mais, soucieux
de dépsychologiser les analyses de ce dernier, il s'attelle à une déconstruction
du problème du vécu, allant jusqu'à abandonner cette notion au profit
de celle d'«être-au-monde», puis de «Dasein».
D. P.