La question du monde s'impose aujourd'hui comme une question phénoménologique
majeure. Mais elle ne s'en impose pas moins à partir des acquis de la phénoménologie
: c'est d'abord avec Husserl que la question du monde quitte l'horizon
de l'objectivation, au sens où l'intentionnalité (puis l'In-der-Welt-Sein de
Heidegger) projette la conscience dans le monde sans l'écran de la représentation.
La phénoménologie revient ainsi au «monde même», pour le laisser apparaître
non plus selon la figure métaphysique de l'objet, mais selon la figure de l'horizon
(Husserl, Heidegger), de la chair (Merleau-Ponty), ou encore du mouvement, voire
de l'événement (Patocka).
L'actualité de cette question s'explique notamment par les recherches de plus
en plus nombreuses et précises autour d'un phénoménologue qui en a fait la question
centrale de son oeuvre (avec celle, corrélative et peut-être même première, de
la liberté) : Patocka. Toutes ses analyses apparaissent comme des avancées décisives
- voire, pour le moment, indépassables - parce qu'à travers les possibilités
interprétatives qu'elles déploient, elles parviennent à nouer le dialogue entre des
orientations différentes, donc à faire bouger les lignes : d'un côté, une orientation
plutôt husserlienne qui insiste sur le mouvement, de l'autre, une orientation plutôt
heideggérienne qui privilégie l'événement.
Ce numéro consacré à Patocka et la question du monde vise donc un double
objectif : dégager les grandes lignes d'interprétation de la pensée de Patocka sur
la question du monde, et ménager la voie à des pensées renouvelées du monde
comme de l'ego. Le monde n'est pas originairement la totalité des objets que constitue
la conscience, mais la totalité des possibles qui précède et rend possible toute
constitution, y compris la constitution de l'ego en tant que conscience. Dans ce
renversement, l'ego perd son statut d'ego transcendantal, si bien que la question
du monde pose finalement la question de l'ego : comment concevoir un ego dont
on reconnaît la dépendance originaire à l'égard du monde ?
À travers la question du monde chez Patocka, l'ensemble des textes de ce numéro
ont ainsi pour enjeu de frayer de nouveaux chemins dans la longue élaboration de
ce que Husserl considérait comme la tâche propre de la phénoménologie : l'a priori
universel de corrélation. Tous s'accordent pour affirmer, à la suite de Patocka, qu'il
réside dans l'essence dynamique du monde et de l'ego, c'est-à-dire dans la structure
dynamique de la corrélation. Mais encore reste-t-il à en spécifier la nature :
s'agit-il d'une structure d'appel et de réponse entre deux termes irréductibles
(orientation événementiale), ou simplement d'une structure du monde (orientation
cosmologique) ?
Les réponses divergent et ouvrent un espace de débat entre les différents articles,
tous néanmoins focalisés sur un point particulier : le legs d'une question de Husserl
à Patocka, le rapport entre Fink et Patocka, l'apparaître, la naissance, le mouvement,
la liberté, et la donation. Au lecteur de tracer à présent son propre chemin
dans l'espace ouvert par ces différentes voix.
É.T.