Le doute, l'ignorance assumée ont longtemps été des armes
sceptiques ; l'esprit critique, la méthode scientifique y ont vu une
dimension constitutive de la connaissance. Mais aujourd'hui, certains
se font un art d'invoquer l'ignorance ou d'encourager le doute au
nom de la science pour mieux perpétuer les points aveugles et les
biais épistémiques favorables à leurs intérêts. Climato-sceptiques,
spécialistes du monde économique, porte-voix des cigarettiers se sont
faits fauteurs de doute, et leur industrie est florissante. Ce phénomène
suscite en retour, depuis quelques années, des travaux novateurs
qui visent à élucider les ressorts cognitifs de la manipulation et de
la domination sociale. Ainsi est née l'«agnotologie», qui se penche
sur les rouages de cette fabrique du doute. Son principal promoteur,
Robert Proctor, auteur de Cancer Wars, accorde à Critique un entretien
inédit, complété par les analyses de Mathias Girel et de Roberto Frega.