Qui aujourd'hui ose prononcer le mot goût sans sourire - ou froncer
les sourcils et sortir sa Distinction ? Comment imaginer un âge où
le goût était au centre de presque tous les débats, bien au-delà de
la sphère des belles-lettres et des arts ? Cet âge pourtant n'est pas
si lointain : c'est le XVIIIe siècle. C'est durant ce siècle réputé philosophique,
scientifique et politique que les querelles du goût sont à leur
apogée, tandis que, dans le même temps, l'empire du goût s'enrichit
de nouvelles provinces (où rebondit la dispute) : la «gastronomie»
en particulier.
Telle est l'histoire, largement oubliée, que retracent plusieurs livres
récents. The Bad Taste of Others de Jennifer Tsien nous plonge dans
la mêlée philosophique pour le contrôle du «bon goût». Dans La
Gourmandise et la Faim, Jean-Claude Bonnet mène, sur près d'un
siècle, une enquête qui relie le goût et le gustatif, les écritures philosophiques
et romanesques et celles que l'on appellera bientôt esthétiques
et gastronomiques. Les articles de Joanna Stalnaker, de Michel
Jeanneret ainsi qu'un entretien avec Jean-Claude Bonnet font revivre
cet âge où le goût n'était pas un vain mot, mais au contraire une
notion pivotale et vitale.