La question de l'événement est cruciale au sein de la pensée contemporaine,
notamment pour la phénoménologie. Mais c'est avec Maldiney que cette question
passe au premier plan, au point que son oeuvre entière se configure à partir
d'une compréhension du phénomène sous la figure de l'événement. On
découvre alors une appréhension renouvelée de l'a priori universel de la corrélation,
formulé la première fois par Husserl. C'est toutefois dans une proximité
avec Heidegger que Maldiney décrit le phénomène comme ce qui a l'initiative
de sa manifestation (ce qui se montre en soi-même), étant entendu que lui seul,
dans un débat avec Straus et Binswanger, élabore une pensée de l'événement,
tirant toutes les conséquences, sur le plan de l'analytique de l'existence, de cette
découverte que le phénomène se montre en faisant irruption. Il ne s'agit pas de
reconduire son acception commune, celle du sensationnel ; l'événement reçoit
au contraire le sens radical de l'impossible, de l'irréductible et de l'imprévisible
- ce que nomme la notion maldinéenne de transpossible. C'est alors que Maldiney
est en mesure d'élaborer une anthropo-phénoménologie novatrice, où le
sujet de la corrélation est compris en tant qu'il est capable d'accueillir l'événement.
Il caractérise ainsi le sujet par les notions de transpassibilité (capacité infinie
d'accueil) et de transpossibilité, puisque l'épreuve de l'événement engage la
transformation de soi à la mesure de son apparition au-delà de toute possibilité.
Voilà ce que signifie ex-ister, être hors de soi, dans l'épreuve de la réalité. Loin
d'être constitué (Husserl) ou projeté (Heidegger), l'événement est rencontré
dans la crise comme ce qui bouleverse le monde coutumier et appelle l'existant
à se transformer pour habiter un monde nouveau.
La phénoménologie de Maldiney se trouve en outre conquise selon la voie
d'une esthétique-artistique qui conduit à une esthétique-sensible : l'apparaître de
l'oeuvre d'art, en son abstraction constitutive, dévoile l'apparaître primordial du
monde, et décèle une compréhension neuve de l'existence. L'esthétique-artistique
fraye la voie à une esthétique-sensible, à une phénoménologie du sentir où
le sujet est abordé en fonction de cette première ouverture. On découvre donc
une épochè esthétique (notamment picturale et poétique) qui permet de mettre
hors jeu la métaphysique et engage une refonte de la phénoménologie. En ce
sens, comme s'y applique le présent numéro, il est requis d'aborder l'oeuvre de
Maldiney dans sa confrontation avec certains philosophes majeurs - Hegel,
Riegl, Heidegger, Merleau-Ponty -, afin d'examiner la figure singulière qui est
la sienne et sa portée exacte.
Les contributions ici réunies sont autant de coup de sonde dans l'oeuvre de
Maldiney permettant d'en saisir les percées, en premier lieu celles qui sont relatives
à l'existence, vouée au monde et requise par l'événement qui se donne
comme ce qui donne à ex-ister. On comprend alors avec Maldiney que l'énigme
du monde, découverte par Husserl, dépend de la surrection de l'événement qui
en consacre l'ouverture et engage le «secret de l'existence».
Frédéric Jacquet