Peut-on aujourd'hui, en dépit d'une
mort indéfiniment annoncée,
construire un discours rationnel sur
l'homme ? Peut-on faire de notre
humanité, de notre rapport à la vie,
de nos origines, le thème d'un
authentique étonnement philosophique ? A cette question, l'oeuvre de
Merleau-Ponty répond par un déplacement décisif du regard. C'est moins de
l'homme dont il s'agit, que de la nature qui fait l'homme : la question anthropologique
le cède à une philosophie de la nature, seule capable de restituer à
notre humanité ce qui lui revient en propre. D'où le paradoxe d'une humanité
sans l'homme, rendue à l'efficace de ses pouvoirs naturels ; d'où l'étrange
figure d'un être par principe imminent, ramené aux conditions naturelles de
son surgissement.
Mais le phénomène humain est une seconde fois suspendu, en direction
d'une problématisation de type ontologique vouée à redéfinir l'ensemble des
catégories du discours philosophique. Cette réforme de notre entendement ne
laisse indemne aucune des sciences humaines que Merleau-Ponty aborde
- psychologie de la forme, psychologie de l'enfant, psychanalyse, sociologie,
linguistique. Chacune de ces sciences, aiguisée par un travail épistémologique
austère et enrôlée dans un véritable questionnement ontologique, éclaire
bien des phénomènes qu'une anthropologie dogmatique aurait laissés
dans l'ombre.
C'est comme s'il fallait cesser de parler de l'homme pour en bien parler : deux
fois décentré, le voici rendu à lui-même sous une forme désormais concrète.
La mort de l'homme, débarrassée de ses ressentiments déconstructionniste
et réductionniste, apparaît comme le revers négatif d'une réflexion anthropologique
rigoureuse, consciente des bouleversements théoriques qu'elle engage.