Ce livre se propose d'explorer les tours et détours de l'initiation des garçons à
leur identité sexuée en cheminant au travers du foisonnement créatif fort méconnu
des contes de tradition orale, facétieux en particulier, et des pratiques carnavalesques.
Les contes facétieux ont en effet été longtemps négligés par les ethnographes
qui les écartaient des collectes ou les publiaient dans des ouvrages
confidentiels. Ils constituent pourtant un patrimoine d'une richesse insoupçonnée
car ils véhiculent des significations psychiques essentielles relatives à la
sexualité infantile et à la vie pulsionnelle inconsciente. Ils ont ainsi pour figure
emblématique un personnage masculin résolument antihéroïque, Jean le Sot, qui
subvertit dangereusement, avec les meilleures intentions du monde, tous les
repères logiques, éthiques ou symboliques qui fondent l'ordre social, et dévoile
crûment à quel destin fou sont voués ceux qui ne peuvent se détacher de leur
mère. À partir de la confrontation d'une centaine de versions françaises, nous
commençons donc par examiner la trajectoire complexe et débridée de ce personnage
complètement étranger à lui-même dont les mille et une beotiana nous
instruisent sur les ratés les plus tragiques du processus initiatique masculin.
Nous sommes alors conduits à évoquer le destin d'autres figures folkloriques
de la marge qui présentent des affinités parfois surprenantes avec le personnage
du niais : ogres et hommes sauvages, enfants monstrueux des fées qui ne grandissent
pas et ne prennent langue avec personne ; garçons trop forts et terribles
qui ont tété trop longtemps leur mère, mais aussi, en amont des collectes orales,
dans les grands cycles épiques de la Mésopotamie à l'Irlande, nombre de figures
héroïques qui, dans leur déni des limites, sombrent dans la confusion sexuelle et
la lassitude mortelle. Tous ces personnages sont à leurs façons des figures tragiques
de la démesure qui révèlent la prégnance dans l'imaginaire d'une problématique
fondamentale relative aux impasses qui menacent le sexe fort dans l'acquisition
de son identité : celle de l'aliénation désexualisante qui attend celui qui
ne saurait se dégager des liens incestueux et entamer le meurtre de l'enfant tout-puissant,
la destruction de la «représentation narcissique primaire».
Enfin, comme si les figures du narcissisme infantile dégagées au fil des pages
exigeaient d'être projetées dans le miroir d'une réalité ethnographique particulière,
nous interrogeons les manières facétieuses des garçons dans le Carnaval de
Pézenas (Languedoc). Au sein de bandes complices et paillardes, les jeunes piscénois
se livrent en effet à des jeux régressifs et transgressifs avec le corps, avec
les mots et avec la mort, par lesquels ils vivent de joyeuses retrouvailles avec la
figure de l'infans investie comme le noyau d'eux-mêmes. Nous nous attachons
cependant à montrer combien ces jeux recèlent, en tant que processus rituel,
une portée initiatique résolutive visant au rétablissement de l'ordre après le surgissement
chaotique de l'imaginaire ; si bien que loin d'aboutir au destin funeste
que les récits ne cessent de dénoncer, ils constituent de véritables exercices symboliques
permettant aux garçons de se déprendre du lien originel et de célébrer
l'assomption de leur virilité.