Rembrandt a gravé près de trois cents estampes tout au long de sa carrière, de 1628, première
date figurant sur certaines de ses eaux-fortes, jusqu'à 1665. Pour commémorer le quatrième
centenaire de la naissance de l'artiste, la Bibliothèque nationale de France, la Biblioteca
Nacional de España et la Fundació Caixa Catalunya ont choisi d'exposer cent quarante-cinq
estampes, parmi lesquels ses clairs-obscurs en plusieurs états d'une lecture captivante.
En commençant à graver dès vingt ans, Rembrandt traite des thèmes courants
au XVIIe siècle :
autoportraits et portraits, sujets bibliques, mythologiques, allégoriques, représentation de
gueux et scènes de genre, nus, paysages... mais déjà l'originalité de la composition, du
graphisme, la signification et le symbolisme qui en découlent différencient ses oeuvres de la
production de l'époque.
Rembrandt use des possibilités de modifications successives de l'image qu'offre l'estampe,
les états, pour traduire l'évolution d'une situation, le déroulement d'un événement, le changement
d'une expression, les variations atmosphériques. Cette continuité fait participer
spirituellement l'amateur, le spectateur, à la tragédie de la Crucifixion durant plusieurs
heures, au cheminement de fugitifs et au partage de leur angoisse tout au long d'une nuit, à
la découverte dans l'obscurité d'une famille épuisée, à la lassitude de plus en plus pesante
d'une femme, à l'atmosphère variable d'un lieu, à la course du Soleil. Plus symboliquement, il
suggère, dans l'Ecce-Homo, par le graphisme et le modelé le passage de l'immatérialité divine du
Christ à son incarnation, ou encore, dans La Mise au tombeau, sa mort et sa résurrection par la
lumière qui disparaît de son corps et y revient peu à peu. Mais il y a aussi des estampes qu'un
seul état suffit à singulariser, comme Jésus apparaissant à ses disciples.
Conduite par une plume brillante et une érudition inspirée, Gisèle Lambert scrute avec
passion cette création prodigieuse, au-delà du réel, qui effleure le surnaturel. Elle évoque
Rembrandt dans son atelier, au travail, tel qu'il s'est représenté, dessinant d'après le modèle.
Elle le devine «impatient lorsqu'il prend un cuivre, le ponce, le polit et, négligeant les bords
irréguliers qu'il faudrait biseauter, quelques légères rayures, parfois même quelque esquisse
d'une composition abandonnée...» Elena Santiago Páez, quant à elle, analyse avec minutie
l'élaboration de certains de ces chefs-d'oeuvre.
L'artiste aura pressenti l'art futur, le romantisme, l'impressionnisme, l'expressionnisme,
le cubisme, et même les instantanés photographiques, le zoom de l'objectif photographique,
le champ de vision de la caméra... comme si l'oeuvre était toujours en cours de création, n'étant
jamais immuable.
Picasso, Goya, Delacroix, Degas, Whistler, Ensor et tant d'autres ont puisé leur inspiration et
enrichi leur imaginaire dans son oeuvre, tandis que les interprétations de cette production sont
diverses et souvent controversées, tant la personnalité et la sensibilité de chacun y participent.