La première page s'ouvre sur un questionnement : qui est donc l'auteur
de cette «relation» ? S'agit-il d'Eugen W., autrichien et journaliste de son
état, ou de quelque autre ? Et qui l'a adressée, par simple courrier, au
«traducteur» français ?
Sans réponse certaine du manuscrit, nous embarquons avec Eugen et
son cercle d'amis pour une destination alors peu courue, une île de
Dalmatie, possession austro-hongroise au temps de la grandeur des
Habsbourg. Le groupe de complices a en effet décidé de s'y livrer à une
curieuse recherche. Nous sommes à l'automne 1912, et les jeunes Viennois
s'intéressent beaucoup plus à Sigmund Freud ou à leurs premiers émois
qu'aux réalités du continent européen. Eclate bientôt la crise dans les
Balkans, et en quelques semaines, l'atmosphère de villégiature cède la
place aux interrogations lancinantes, aux incertitudes que suscitent
également dans leurs âmes inexpérimentées les confidences d'un
surprenant médecin. Le séjour tourne au drame, tandis que se profilent la
Première guerre mondiale et la fin de l'Autriche-Hongrie.
Quand le manuscrit et les amis abordent à l'entre-deux-guerres, à ces
années qui commencèrent folles, une Europe nouvelle est apparue. Eugen
couvre les tractations diplomatiques préludant aux accords de Locarno,
ceux que les peuples crurent le ciment d'une paix qui durerait. Où
mèneront ses amours avec l'amie retrouvée - mariée à un diplomate de la
Société des Nations ? Et cet imbroglio international qui mêle la France,
l'Angleterre... et la Lithuanie ? Toute trace en a aujourd'hui disparu des
archives européennes...
Alors, fiction ou réalité, selon les termes mêmes de l'avertissement que
nous a laissé le «traducteur» en préambule de l'ouvrage ? Le Second
conflit mondial vient en tout cas rattraper, dans les confins de la Baltique,
des personnages de plus en plus impuissants devant le déchaînement de
l'Histoire. La guerre totale, et les violences exercées sur les populations de
pays comme la Lithuanie, achèvent de donner au récit une densité et un
intérêt dus pour partie à la perspective historique adoptée par l'auteur, dans
une Europe meurtrie où l'esprit de Locarno et les rêves de paix ne sont
décidément plus que pâles et lointains souvenirs.