À l'orée de leur histoire, la philosophie et la psychanalyse ont
rencontré toutes les deux la question de la vérité. La
République de Platon présente le monde où s'agitent les
hommes comme un théâtre d'ombres, offert en spectacle à des prisonniers
enchaînés dans une caverne, coupés à jamais de la lumière
de la vérité, conception que Nietzsche reprend, vingt-cinq siècles
plus tard, en avançant que ce n'est que pour «vivre avec quelque
repos» que l'homme maintient «la croyance invincible que ce
soleil, cette fenêtre, cette table, est une vérité en soi». Après avoir
cru un moment que l'analyse des symptômes et des rêves était susceptible
de restituer au sujet la vérité de son histoire durant la cure,
Freud dut reconnaître la vanité de cet espoir en constatant «[qu'il]
n'existe dans l'inconscient aucun indice de réalité de telle sorte qu'il
est impossible de distinguer l'une de l'autre la vérité et la fiction
investie d'affect». Conclusion qui fit dire à Lacan, tirant son ultime
conséquence, «[que] nous ne rêvons pas seulement quand nous
dormons».
Sur le principe que la passion de la vérité a toujours rendu fous ceux
qui prétendaient détenir le sens du monde (Hitler comme Schreber
nous apportent ici leur témoignage), la philosophie et la psychanalyse
ont, chacune dans leur champ, subverti le statut de la vérité en
découvrant d'elle un nouveau visage : celui d'une vérité pure et
sans contenu, solidaire d'un homme sans qualité référé au «signe
privé de sens», évoqué par Hölderlin, en écho anticipé au signifiant
primordial, identifié par Lacan, auquel l'analysant à la fin de sa cure
est appelé à s'assujettir.
Dans un monde fragmenté en convictions et en certitudes par les
intégrismes politiques et religieux, il devient urgent de rétablir les
droits d'une vérité vide soumise au primat de la pensée. À la croisée
des chemins de la philosophie et de la psychanalyse, c'est ce
chantier qu'ont ouvert dans un débat sans concessions les contributeurs
de ce livre.