Dans la perspective historicisante, c'est ce qui dans le texte demeure quelque peu étranger à son
lecteur qui constitue sa plus grande richesse. Ce que le texte de théâtre shakespearien dit du genre
s'inscrit pleinement dans cette perspective pour un critique contemporain, et la prise en compte des
conditions matérielles de la représentation théâtrale - au premier rang desquelles figure l'exclusion des
femmes du plateau - ne saurait à elle seule permettre d'en restituer toute la richesse. Le discours sur
le genre que constituent les personnages, leurs mises en situation, leurs répliques et leur dimension
évolutive s'articule en effet à un certain nombre de définitions identitaires sexuées dans l'Angleterre
élisabéthaine et jacobéenne, attestées par d'autres sources primaires, et codifiées pour les besoins du
support théâtral, c'est-à-dire rendues visibles et lisibles pour les spectateurs. Une double logique guide
donc ces mises en scène de l'identité sexuelle sur le plateau shakespearien : on y décèle d'une part un
certain nombre d'éléments socio-culturels aisément reconnaissables pour le spectateur, qui construisent
une image dramatique correspondant à la codification historique de l'identité sexuelle à la fin du XVIe et au
début du XVIIe siècle, et d'autre part, il s'y manifeste un ensemble de références à l'immédiateté du plateau
et à l'univers potentiellement indifférencié qu'il constitue, par sa dimension unisexe masculine. Lorsque
se constitue un univers dramatique, c'est l'image fidèle à la codification sexuelle qui prédomine, en vertu
du principe aristotélicien de mimesis. A contrario, lorsque la théâtralité est affichée, les repères du genre
se brouillent, pour en esquisser une nouvelle topographie, où la logique du plateau vient se superposer
à l'imitation des codes socio-culturels. Ce sont ces jeux de va-et-vient entre deux systèmes concurrents de
définition du genre que le présent volume se propose d'explorer.