Si je ne devais garder qu'une seule image d'Aïcha, ce serait celle de son corps sortant de l'eau. S'éloignant sur les dalles mouillées, elle tordait sa longue chevelure noire ruisselante avec un lent mouvement des reins et des hanches qui déplaçait la rondeur ondulante de ses fesses brunes. Allongée, les yeux clos, statue vivante d'immobilité, Aïcha semblait faite d'une seule coulée de bronze. Je m'amusais à souffler les gouttelettes qui roulaient sur son ventre lisse comme sur les plumes d'un canard. Offert au soleil, le mont de Vénus était triomphant, non pas broussailleux comme en Gaule chevelue, mais glabre et lisse comme les galets du désert. Il ne manquait à Aïcha que la parole ! Je veux dire par là que nous ne pouvions échanger aucun mot. Elle parlait le berbère tamazirt et aucune autre langue connue. Mes trois mots d'arabe et mon français "parisien" ne m'étaient donc d'aucun secours. A cette femme qui m'inspirait des cantiques, je ne pouvais pas dire : "Bonjour", "A ce soir", "Tu es belle", ou "Je t'aime". Mais nos yeux se parlaient, nous pouvions rire et nous nous comprenions en riant [...] Bien sûr, c'est sa "chimie" qui m'attacha d'emblée si fort à Aïcha. Chimie particulière en vérité où elle mettait son attention passionnée à ne rien révéler d'elle, éviter de pousser le moindre soupir, a ne pas bouger un trait du visage, à conserver une totale et inhumaine impassibilité [...] L'heure de la sieste était l'heure d'Aïcha. Je l'envoyais chercher et elle venait, pieds nus sur les tapis de tribu, rasant les murs et souriant toujours. Elle n'était plus la sauvageonne de son mariage mais une jeune femme préparée dont les seins dressés tendaient les voiles transparents, verts ou mauves selon les quartiers de la lune, et avec elle entraient, me semble-t-il, tous les parfums de l'Arabie... Alors elle s'allongeait près de moi, très belle et très calme, comme une gisante.